Aÿ et Mareuil-sur-Aÿ: les frères jumeaux du pinot noir.

02/11/2020 - Iy a quelques années, des scientifiques affirmaient que l’eau était douée de mémoire. Que retiennent, en vertu de ce postulat, les flots de la Marne lorsqu’ils caressent les berges au pied des coteaux d’Aÿ et de Mareuil. Ils pourraient échanger des souvenirs avec les eaux du canal parallèle, celui dans lequel se mire le Clos des Goisses, la star inc ontestée du secteur, tellement imbriqué dans le paysage qu’il forme, avec son reflet … et un peu d’imagination, l’image d’une bouteille de champagne.

Dans ce troisième volet de la découverte des crus champenois, je vous invite à déposer votre panier à pique-nique dans la vallée de la Marne, à mi-chemin entre la Montagne de Reims et la Côte des Blancs. Si  les deux rives, à l’Ouest d’Epernay, consacrent la suprématie du pinot meunier, des crus comme Cumières, Hauvilliers ou Dizy amorcent, le long de la rive droite, le retour d’un pinot noir triomphant qui trouvera sur les pentes d’Ay et de Mareuil un écrin de prédilection. Le premier, classé à 100 %, joue dans la cour des meilleurs grands crus tandis que le second forme avec Tauxières la paire des éternels seconds, nantis d’un 99 % sur l’échelle des crus.

Un brin d’histoire.

Bourgade prospère de 4300 habitants, Aÿ peut se targuer d’un notoriété précoce puisqu’aux  XVè et XVI è siècles, les « vins d’Aÿ », tranquilles à l’époque, étaient synonymes de vins de Champagne et concurrençaient directement ceux de Bourgogne sur les marchés parisiens. Henri IV, qui se disait Sire d’Aÿ, les aurait particulièrement appréciés; les agéens commémorent d’ailleurs ce royal intérêt lors de fêtes bisannuelles. A visiter: l’église Saint-Brice (15è), le pressoir Henri IV (date du 19 è) et le musée champenois.

Mareuil dispose d’une carte de visite plus anodine, mais offre, du point de vue du Gruguet, un splendide panorama ouvert sur la vallée.

Arabesques viticoles.

A la sortie de Dizy, en direction de Tours-sur-Marne, la vigne ondule au gré d’un ruban de  collines, serti d’un liséré forestier, qui s’assagit vers l’Est pour adopter un plan plus horizontal du côté d’Avenay. Le vignoble d’Aÿ s’articule autour de trois « bosses », la centrale étant la plus marquée, avant de céder le terrain à celui de Mareuil qui grimpe régulièrement, au départ d’une légère cuvette, à l’assaut des pentes qui mènent à Mutigny, un cru classé à 93 %. Une excroissance s’étire vers le S-E pour aboutir au Clos des Goisses, en bordure de la route et du canal.

La journée que j’ai passée en ballade dans le secteur fut riche d’enseignements. La simple observation visuelle révèle des différences de tons qui vont du blanchâtre au sombre, en passant par l’ocre et le brun.  Si j’en crois la carte dont je dispose, 16 types de sols et sous-sols constituent le fondement des deux vignobles qui date du Crétacé Supérieur. On y distingue notamment des sols bruns sur argile dans certaines parcelles du haut, des sols bruns calcaires sur « produits de recouvrement » dans le bas ou des sols bruns calcaires sur craie au centre. Bref, le haut et le bas ne sont pas exempts de terres profondes. Si l’on ajoute à cela les phénomènes classiques que sont le vent et le froid sur les crêtes ou en bordure forestière et l’humidité dans la vallée, on se rend compte que toutes les parcelles ne sont pas égales devant les lois naturelles et que c’est dans la large zone médiane, là où la craie resserre son emprise ( quelques points d’affleurements), qu’il faudra chercher la félicité totale. Le vignoble d’Aÿ dispose d’un pourcentage plus élevé de coteaux et la craie « superficielle » semble plus présente. Il rassemble également davantage de zones « d’altitude » que celui de Mareuil qui, sous les vignes de Mutigny au sommet de la colline, rallie régulièrement la localité. Le lieu-dit Les Clefs forme une enclave agricole et non viticole au pied de la volumineuse butte qui supporte Les Goisses.       

Cette réalité pose évidemment le problème du classement global qui lui ne tient pas compte des nuances et le pourcent de différence entre les deux crus volerait en éclat si l’on confrontait le meilleur Mareuil au pire Aÿ.

L’ensemble du vignoble bénéficie d’une orientation méridionale, mâtinée de-ci de-là d’inclinaisons orientales ou occidentales.

Les pieds de vigne font l’objet des tailles Chablis et surtout en cordon de Royat qui a tendance à se généraliser sur le pinot noir, alors que le premier procédé convient mieux au chardonnay. Le porte-greffe 41 B se complaît sur le calcaire- il est majoritaire- alors que le 3309 assume son rôle sur sols profonds.

« Aÿ le renom, Mareuil le bon. »

Cette sentence illustre la sympathique guéguerre que se livrent les deux entités, mais encore faut-il pouvoir départager les protagonistes. Le champenois, grand assembleur devant l’Eternel, éprouve souvent des difficultés à évoquer un cru par le menu, là où le Bourguignon excelle. Cela ne signifie nullement qu’il ne connaisse pas son terroir, mais il donne l’impression d’avoir intériorisé ses acquis et de ne céder à la vulgarisation que lorsqu’il est poussé dans ses derniers retranchements. Bien que les RM pratiquent l’art du cru isolé depuis des décennies, la majorité de leurs cuvées, comme celles du négoce, qu’elles proviennent d’Ay, de Mareuil ou d’ailleurs, ne vivent qu’en vertu d’un destin collectif. Nombre de RM assemblent d’ailleurs plusieurs crus dans leur BSA. Dans ce contexte, qu’apportent nos frères jumeaux du pinot noir ? Chacun des acteurs viticoles a sa petite idée sur le sujet, privilégiant tantôt Aÿ ou jouant la carte de la stricte égalité. La synthèse des réactions entérine la vinosité des deux, différente d’un Ambonnay ou d’un Bouzy  plus souples et plus fruités, de même que l’aptitude à la garde, avec un avantage pour Aÿ quant à la structure et peut-être cette élégance racée, par rapport à la finesse dont peut se parer Mareuil.

Des hommes et du vin.

Une dizaine de propriétaires-récoltants officient à Mareuil, contre une bonne cinquantaine à Aÿ qui compte également en ses murs deux coopératives. Le négoce est très présent dans les deux vignobles et les bornes personnalisées fleurissent aux quatre coins des sentiers. Vous connaissez notre penchant pour les RM, mais force est de reconnaître que la notoriété des crus ne serait pas ce qu’elle est sans les maisons qui s’y sont implantées. Aÿ a vu se développer un trio de choc composé de Bollinger, Gosset et Deutz, pendant que Mareuil assistait à l’éclosion de Philipponnat et de Billecard-Salmon. Maisons de dimensions « humaines » qui assurent une qualité constante à des vins de Champagne, capables d’émouvoir au même titre que n’importe quel autre noble jus de la treille.

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