Bergerac : Y a t-il une typicité «Bergerac», y a t-il une identité de terroirs ?

12/10/2020 - Certainement, mais malheureusement, elle semble disparaître de plus en plus sous le voile de la standardisation. Qu’ils soient blancs ou rouges, il est de plus en plus difficile de distinguer les vins du Bergeracois de leurs voisins bordelais, parfois même des vins du nouveau monde.

Le Malbec disparaît – la Muscadelle aussi. Les blancs deviennent des Sauvignon, les rouges des Merlot.
Peut-on produire des Monbazillac à 3000 pieds par ha ?
Peut-on récolter des vendanges botrytisées à la machine ?
Quelle matière peuvent puiser les racines d’une vigne dans des sols quasi-morts, stérilisés par l’abus de chimie ? 

Le Bergeracois est aujourd’hui un océan de vigne dont les fruits sont uniformisés d’est en ouest et du nord au sud.
SW1 : non il ne s’agit pas du quartier de Londres. SW1 est une cuvée de la cave coopérative de Sigoulès. Un vin superbement vinifié, certes, à l’australienne. Et pour cause : le vinificateur a fait ses premières armes au pays des kangourous. Alors, sans aucun doute, SW1 est un vin destiné au marché londonien (CQFD). D’accord, SW1 est déclaré en “vin de pays du Périgord”, mais honnêtement ce n’est qu’une question d’étiquette. SW1 reflète bien l’objectif principal des vignerons : faire “bon” grâce à l’oenologie et sans toucher aux vignes.

Dans cet océan, il y a des îles : rive droite et rive gauche. Des îles où les vignerons ont compris qu’il fallait travailler la vigne autrement.
Le résultat est là : le terroir est débailloné ; enfin il parle. Mais combien sont-ils ?

Les appellations villages du Bergeracois

Au pays de Cyrano, les quelques appellations village sont souvent délaissées par les vignerons en faveur de l’appellation générique : parfois par manque de qualité, souvent par manque de repère, toujours pour des raisons commerciales.
Pourtant, c’est dans ces appellations village que tout a commencé. Là, les ecclésiastiques ont planté les premières vignes et ce n’est certainement pas sans raisons.

Saussignac

Le vignoble de Saussignac, sur la rive gauche de la Dordogne, est situé entre la région de Monbazillac et la limite départementale avec la Gironde, au nord de Sainte-Foy-la-Grande. Née en 1982, c’est la plus récente des appellations viticoles, mais cela ne signifie pas qu’elle a découvert les vins moelleux il y a vingt ans : les vins de Saussignac, outre le fait qu’ils sont mentionnés dans différents ouvrages de la littérature rabelaisienne notamment, avaient seulement le droit d’accoler leur nom à l’appellation «côtes de Bergerac».
L’appellation rassemble aujourd’hui 903 hectares répartis sur les communes de Gageac-Rouillac, Monestier, Razac de Saussignac et Saussignac.


Les sous-sols rappellent ceux de l’Entre-Deux-Mers dont ils sont le prolongement : le massif calcaire quaternaire est recouvert d’une pellicule à dominante argileuse, de type boulbènes ; dans les points élevés, les molasses de l’Agenais font surface.
Les sols argilo-calcaire peuvent être très riches en fer comme en témoigne le nom de la commune Gageac-Rouillac.
Les cépages utilisés sont le Sémillon, le Sauvignon, la Muscadelle, l’Odenc et le Chenin.
Les rendements de base de 50 hl/ha et la concentration minimum en sucre naturel de 196 grammes par litre, ne viennent pas rassurer les amoureux de grands liquoreux et de vendanges botrytisées ; cependant, quelques vignerons se sont fixé d’autres limites que celles du décret.

Monbazillac

Les «liquoristes» ou «botrytistes”, d’où qu’ils soient, de Sauternes à Tokay, ont tous la petite histoire délicieuse qui les projetterait en pionniers des vendanges tardives pourries par le champignon botrytis cinérea.
A Monbazillac, ce seraient les moines de Saint-Martin, au 10ème siècle qui, occupés dans certaines affaires, auraient oublié leur vignoble délaissé à la gourmandise de Botrytis.
Ils ont cependant tous un point commun : aucun ne l’a fait exprès.
Situé sur la côte sud de la vallée de la Dordogne,  le vignoble de Monbazillac rassemble 3600 hectares sur les communes de Pomport, Rouffignac, Colombier, Saint-Laurent des Vignes et Monbazillac. Les vignes enracinées sur les coteaux argilo-calcaire sont exposées nord, de 50 à 180 mètres d’altitude, et profitent des brouillards d’automne que crée la rivière pour se laisser croquer par la pourriture noble.


Le Sémillon, le Sauvignon et la Muscadelle concourent aux assemblages dans des  proportions rappelant de plus en plus celles du bordelais. Pourtant, la Muscadelle de Bergerac a une expression toute particulière dont les vins secs et liquoreux tirent nettement avantage. Le Chenin disparaît également. Ce dernier ne semblait pas inintéressant.
Nous entendons souvent dire du Monbazillac qu’il est le «Sauternes du pauvre», il faut croire que certains ignorent le potentiel de la région. Ce qu’il serait plus juste de dire est que, malheureusement, beaucoup de vignerons de Monbazillac l’ignorent également.

Montravel

«In Monte Revelationem», en montant j’ai eu la révélation, racontent les étymologistes, pour puiser l’origine de cet ancien village fortifié sur la Dordogne et rasé par Louis XIII en 1622.
C’est en tout cas ici que naquit Michel Eyquem de Montaigne en 1533.
Montravel est une des plus anciennes appellations du Bergeracois. Il existe trois appellations en réalité : Montravel est l’appellation pour les blancs secs, les moelleux et liquoreux portent respectivement les appellations Côte de Montravel et Haut-Montravel.
Le vignoble de Montravel grimpe sur le coteau de la Dordogne dès Castillon la Bataille et fait face au fond de l’Entre-Deux-Mers de l’autre coté de la rive.  Cette frontalité avec le vignoble bordelais n’a pas toujours été : pendant près de 5 siècles, de 1307 à 1789, le vignoble appartenait à la juridiction de Bordeaux.
La partie basse des vignobles s’enracine dans les terres limoneuses et limono-sableuses d’origine fluviale (palus), l’autre partie s’enracine sur les coteaux de calcaire et de molasse de l’agenais, dans la continuité des coteaux de Castillon.
Ce sont encore les Sémillon, Sauvignon et Muscadelle qui peuplent le vignoble mais comme à Saussignac, l’Ondenc et le Chenin ont leur part du gâteau.

14 communes se partagent les 1500 hectares de vignes blanches en appellation mais seulement 380 hectares ont été déclarés en 2000 dans l’une des trois appellations, les 1120 ha restants ayant été déclarés en A.O.C. Bergerac. Il semble que les appellations de Montravel soient délaissées en faveur d’une appellation plus porteuse commercialement. Voilà qui nous rappelle les vignerons de l’Entre-deux-Mers, préférant déclarer en A.O.C. Bordeaux. Cependant, la situation n’est pas identique car, contrairement à l’E.2M,  Montravel est une appellation communale, de plus elle a longtemps joui d’une réputation sérieuse. Aujourd’hui, la région ne manque pas d’oenologues conseil compétents et quelques uns de ses vins ne manquent pas d’étonner les palais les plus avertis. Que se passe-t-il ?
Certains connaisseurs soulignent la confusion provoquée par trois appellations ; est-ce plus confus que les climats bourguignons ? Il ne semble pas. En revanche, la masse de vins médiocres ne motive très certainement pas les vignerons les plus énergiques à se dépenser pour la notoriété de ses appellations et les fuient. Il est peut-être temps de revoir la copie.

Rosette

La plus petite appellation du Bergeracois mais également une des plus confidentielles du pays : 125 hectares pour l’appellation mais seulement 28 ha déclarés en 2000.
Le vignoble se situe au nord-ouest de Bergerac sur les coteaux de la Dordogne, d’exposition sud.
L’appellation n’est pas toute jeune – le décret d’A.O.C. date de 1946 – et pourtant elle semble aussi très largement désertée.  Qui connaît l’appellation Rosette aujourd’hui ? Savons-nous ce qu’est un Rosette ? Même mon correcteur d’orthographe voudrait écrire «une Rosette» ! Non, ce n’est pas un rosé, comme son nom pourrait le laisser penser ; c’est un blanc moelleux. Il semble que le Comité Interprofessionnel des Vins de la Région de Bergerac ne soit pas plus au courant : «Les Rosette (….) s’apprécient particulièrement sur des fruits de mer… ».   Au-delà du fait que nous sourions tous à cet accord pertinent, cela montre aussi que cette appellation est en train de s’effacer de la culture des Bergeracois. L’étonnant est que le décret d’appellation prévoit des  règles de production bien plus restrictives que celles de ses voisins de Saussignac ou de Montravel – notamment les rendements maximums qui sont pour les Rosette 20% inférieurs (40hl/ha).

D’autre part, si la vinification en liquoreux ne se fait que sur dérogation de l’Inao pour les Haut-Montravel et Saussignac, pour les Rosette, il semble que la botrytisation soit prévue dans le décret.
Le terroir et les outils de production  devraient faire du Rosette une appellation qui compte en Bergeracois. Peut-être qu’un ambassadeur relancera l’appellation à moins qu’elle ne disparaisse avant.

Pécharmant

Pécharmant est la seule appellation village pour des vins rouges. Son nom proviendrait d’un certain Armand, propriétaire d’un vignoble, «Pech»  désignant l’aspect du sol en Celte.
Comptant parmi les plus vieux vignobles du Bergeracois, le vignoble de Pécharmant est, à la fin du 19ème siècle, entièrement détruit par le phylloxera et le gel de 1882.
Ce vignoble porte aussi le nom de « Vinée Nord » : les vins de la Vinée étaient les seuls autorisés à rentrer dans l’enceinte de Bergerac pour y être vendus. Les vins de la Vinée comprenaient ceux des actuels Monbazillac, Saussignac, Rosette et Pécharmant.
Situé au nord-est de Bergerac, le vignoble englobe les communes de Creysse, Lembras, Saint-Sauveur et Bergerac.  Les vignes, dans le prolongement de Rosette, sont également implantées sur les coteaux exposés sud de la Dordogne. En revanche, la particularité du terroir n’est pas sans nous rappeler l’arrière du saint-émilionnais : les fameux sables du Périgord.

Ces sables du Périgord, mi-sables mi-graviers, dont la provenance n’est pas périgourdine mais du Limousin, s’intercalent entre les différents dépôts de molasses (voir IVV n° 69 – Mai 2000, géologie de Saint-Emilion).
Près de 400 hectares en tout, dont 30 % sont vinifiés en cave coopérative et une trentaine d’étiquettes de vignerons. Les Merlot et Cabernet-Sauvignon dominent l’encépagement, respectivement 41 % et 36 %, et sont associés au Cabernet Franc (16 %) et au Malbec (7 %).
En 1992, le syndicat viticole a modifié ses conditions de production, imposant notamment des rendements à 45 hl/ha et un élevage d’un an minimum.

Nos préférés: 

  • Château Tour des Gendres
  • Vignoble des Verdots
  • Domaine de l’Ancienne Cure

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