Château de Suronde

Situation exceptionnelle pour cette demeure plantée au cœur du seul terroir classé en Grand Cru de tout le Val de Loire : l’appellation Quarts-de-Chaume. La propriété compte 7 hectares de vignes en coteaux, elles-mêmes entourées par 10 hectares de nature. Depuis 2016, ce domaine est la propriété d’un couple belge.

Pour moi, les vins de Suronde ont été d’abord associés à la figure quelque peu gauloise, moustache oblige, de Francis Poirel. Il avait acheté en 1995 ce domaine, tombé en déclin sous les propriétaires précédents. Ses vins moelleux et liquoreux m’ont laissé d’excellents souvenirs. Hélas, moins bon gestionnaire que vigneron, il avait dû se résoudre à revendre Suronde en 2016. Et c’est là que surgit le couple belge déjà propriétaire du Château de Minières en AOP Bourgueil depuis 2010: Kathleen Van den Berghe principalement et son mari Sigurd Mareels, plus en retrait, se lancent dans l’aventure des vins botrytisés de la région des Coteaux-du-Layon. Pour découvrir assez vite que l’avenir de cette région passera aussi par de grands vins secs.

Le Grand Cru Quarts-de-Chaume

L’histoire de ce terroir remonte fort loin ainsi que le précise un texte repris par l’INAO d’Angers : « Au XVème siècle, les seigneurs de la Guerche, locataires du tènement de Chaume payaient les moniales de l’abbaye du Ronceray d’Angers avec les meilleurs quarts de la récolte pendante sur le revers du coté exposé au midi ».

Si, à cette époque, l’étendue des Quarts-de-Chaume se limitait à environ 5ha, au 20è siècle, cette surface est passée progressivement à une vingtaine avant d’atteindre 43 ha à la création de l’appellation en 1956. Aujourd’hui, on en est à une cinquantaine d’hectares – le seul Grand Cru de toute la Loire. Son aire géographique est située sur une petite partie de la commune de Rochefort sur Loire, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest d’Angers. Les sols sont composés de schistes briovériens et de poudingues du carbonifère . Exposé au sud et sud-est, elle s’étage de 25 à 75 mètres d’altitude La région est située en zone tempérée, sous influence océanique. Le Grand Cru Quarts-de-Chaume est caractérisé par une situation mésoclimatique exceptionnelle. En effet, la rivière Layon présente à ce niveau un large méandre à l’origine de brouillards matinaux favorisant l’établissement de la pourriture noble. Les vins des Quarts-de-Chaume sont des vins blancs moelleux, issus à 100 % du chenin récolté manuellement en surmaturité par tris successifs.

Les grands blancs d’Anjou

Là où l’existence des producteurs de Quarts-de-Chaume se complique, c’est dans la difficulté à commercialiser leurs moelleux et liquoreux. Bombardés d’avis négatifs sur la consommation de sucre, les consommateurs actuels rechignent à boire de genre de bouteilles, le plus souvent réservées à quelques rares évènements festifs.

Patrick Baudouin, vigneron en Coteaux-du-Layon, s’est dès lors battu depuis près de 20 ans pour ne pas «perdre le chenin», comme il le dit. Je le citais dans un de mes articles récents paru sur IVV : «Le modèle économique de ces vins avec sucre important est désormais à bout de souffle et donc les surfaces plantées de chenin blanc ont diminué en Anjou de moitié depuis les années 50. Les blancs secs d’appellation représentent aujourd’hui moins de 20% de la zone. La production d’Anjou est pour moitié une production de rosé.» D’où la naissance d’un projet de crus en blancs secs, pour éviter de marginaliser, voire de perdre ce merveilleux cépage. 

Les vins de Suronde

Comme bon nombre de ses collègues vignerons, Kathleen Van Den Berghe s’est donc lancée dans la production d’Anjou blancs secs sur ses 7 ha de vignes dont 5,5 en Quarts-de-Chaume.
Elle en propose 3, je les ai dégustés dans le millésime 2018 :

L’Esquisse de Suronde …

se veut une sorte d’entrée de gamme, une cuvée conviviale et rafraichissante comme le dit Kathleen. C’est un chenin à l’aromatique de fougères, acacia, tilleul, pamplemousse et fruits blancs. D’une grande vivacité en bouche, la date de vendange a dû être relativement précoce, la matière de ce vin se montre droite, pure. Cette fraîcheur est accentuée par un fin amer minéral salin, typique de ce type de terroir de schiste gréseux. Quant à la composante limono-argileuse, elle apporte un rien de rondeur, suffisante pour éviter toute sévérité.

La Création de Suronde …

se veut plus ambitieux, avec ses arômes floraux et sa fraîcheur d’agrumes qui soutient les fruits blancs. Mais ambitieux surtout par son profil vertical d’une matière élégante qui sait rester aérienne tout en ayant de la profondeur. A l’aération, la bouche acquiert plus de rondeur mais sans perdre ni vitalité ni énergie. Une minéralité saline emmène le palais jusqu’à une persistante finale aux fins amers. Côté technique, il s’agit de vignes de 30-40 ans sur schiste gréseux avec texture limono-argileuse, plantées à 5000 pieds/ha. La récolte, après un suivi minutieux des maturités, s’effectue à la main, de manière parcellaire, et en plusieurs tris. Les grappes sont triées sur souches, puis amenées au chai en caissettes. Le rendement est de 25hl/ha. Pressurage doux pour un jus de gouttes 100%, fermentation parcellaire pendant 1 mois à 16-18° en cuves inox. Assemblage à la dégustation puis élevage 8 mois sur lies fines en cuve inox. Mise en bouteilles l’été qui suit la vendange.

L’Oeuvre de Suronde …

entend incarner au mieux le grand terroir de Quarts de Chaume, mais en vin sec. Il s’agit d’un vin à forte identité. Les infos techniques sont les mêmes que pour La Création, à cette différence près que les nuances entre parcelles d’une part, les vendanges en différents tris d’autre part doivent permettre pour cette cuvée de « sursélectionner » les raisins susceptibles d’exprimer au mieux cette identité. Le nez reste plutôt en retrait tout en laissant entrevoir l’élégance du vin. Aux discrètes touches florales et fruitées se mêle une fine minéralité réminiscente des grands Moselle allemands sur schiste. La bouche offre densité et concentration supérieures à la Création. On a ici un fruit plus mûr, un peu plus d’ampleur mais en même temps on garde de la tension, de l’énergie grâce à une fraîcheur citronnée et minérale qui mène vers une persistance aux fins amer typiques de ce type de sols. La puissance du terroir est canalisée, la matière équilibrée et ciselée.

Et les moelleux ?

Il ne serait bien entendu pas envisageable avec des vignes sur un tel terroir de ne pas produire également des vins botrytisés, en moelleux ou liquoreux. Kathleen en propose dès lors deux versions :

Quarts de Chaume 2017, en AOC Quarts de Chaume Grand Cru

Cette cuvée est produite sur les meilleurs sols de Chaume, exclusivement dans les grandes années lorsque la pourriture noble se développe harmonieusement. Tout l’art consiste ici à réussir à équilibrer 170 g./l de sucre résiduel avec une acidité concentrée par la botrytisation de façon à obtenir une matière à la fois fraîche et onctueuse titrant 11°5 d’alcool. Dès l’attaque en bouche la spécificité d’un vin botrytisé se marque dans le toucher onctueux de la liqueur avec des notes discrètes d’abricot confit, de miel. Un pari a manifestement été fait : obtenir suffisamment de verticalité dans une matière aussi riche en sucre grâce au terroir de schiste. Ce dernier procure un amer minéral qui tempère l’impact du sucre et emmène le vin vers une finale plus élégante que collante. Petit bémol cependant, on aurait aimé plus de complexité aromatique.

L’Allégorie de Suronde 2020, en AOC Coteaux du Layon

Un ton en dessous certes en termes de richesse mais avec une expression qui respecte le lieu de naissance des raisins. Bel équilibre entre fruits exotiques, fraîcheur et moelleux dans une matière balançant 71g/l de sucre et 11°5 d’alcool. Ici aussi le fruit reste discret.

Les étiquettes de Suronde

Je m’en voudrais de passer sous silence le choix de Kathleen de marier vin et art. Après avoir meublé le « château » de pièces chinées notamment auprès des brocanteurs des Marolles, elle en a fait une résidence dans laquelle elle propose chaque année un séjour de création à un jeune plasticien belge. Ce sont des détails des œuvres des artistes invités qui ornent les bouteilles du Château de Suronde. Par ailleurs, ce château, comme le Château de Bellerive tout proche, également propriété du couple, constituent un emplacement idéal pour ceux qui recherchent la tranquillité et de beaux paysages : les deux peuvent être loués comme maisons de vacances.

 

Bernard Arnould

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