Colchagua Singular, Chile con alma

27/01/2020 - Non, le Chili, ce ne sont pas que des grands groupes d’exportation, d’énormes cuvées de vins loyaux, marchands, mais qui manquent souvent d’âme.
La preuve avec les produits des membres de Colchagua Singular, qu’IVV a pu déguster sur place.

Pas d’autres dénominateurs communs, entre les douze caves qui le composent, que la structure familiale, et la recherche de vins à valeur identitaire ajoutée. Voici donc une petite sélection des produits qui répondent le plus à cette définition. Ils sont issus de 5 de ses membres.

Maturana Wines

Dès notre arrivée à la cave, à San Fernando, José Ignacio nous a servi son Sémillon; puis, voyant qu’on s’y intéressait vraiment, il nous conduit vers son antre, pour déguster au fût, à la cuve, à l’oeuf béton ou à la jarre – car il expérimente tous azimuts. Des fois qu’un contenant, que l’ajout d’un cépage dans un assemblage, qu’un truc de vinif lui permettrait de faire mieux… Il y a du sorcier chez cet homme-là. Mais un sorcier qui n’aurait rien à cacher, tout à montrer. Comme sa cuvée de prestige, le MW…MW, pour Maturana Wines, méfiez-vous des imitations…

MW Carménère 2016

Pour une fois qu’une cuvée annoncée comme haut de gamme est à la hauteur de la promesse ! Est-ce parce que le Carménère est un cépage tellement identitaire pour le Chili, et la Colchagua en particulier? Toujours est-il que celui-ci a fait l’objet de soins tous particuliers: 13 mois d’élevage, en deux lots : 85% du vin est passé en barriques neuves de 500 litres et 15% en oeuf béton, A noter que la cuvée, qui totalise 15.000 bouteilles, compte 15% de Cabernet Sauvignon.
Voici un vin qui ne mégote pas en matières d’arômes, aussi bien en bouche qu’au nez: vous aimez la mûre? Il y en a. La groseille, les airelles, la réglisse? Aussi. En bouche, les tannins se fondent dans un jus harmonieux qui, aux fruits rouges et noirs, ajoute des notes de cèdre et d’eucalyptus. A noter que l’alcool (14,5°) ne se sent pas du tout.
www.maturana-wines.cl

Villalobos

Nous roulons depuis une bonne demie heure dans le maquis chilien, près de Lolol, et je ne vois toujours aucune vigne. Nous descendons du minibus, accueillis par les propriétaires, Enrique et Rita Villalobos, et je ne vois toujours que des bosquets d’épineux. Et puis, soudain, au détour du chemin vaguement tracé entre les arbrisseaux, j’aperçois des feuilles de vignes qui poussent sur les arbustes, entre les mûres, ou bien qui rampent à terre.
Ces vieux plants, qui ont prouvé leur résilience, ne sont ni irrigués, ni traités, ni taillés (à moins de considérer comme taille ce que les chevaux du domaine viennent manger en hiver); bref, ils sont laissés tels quels, sans intervention, ni labour.

Les raisins sont vendangés avec difficulté, en habits de cuir, pour se protéger des épineux sur lesquels ils poussent. Avec le temps, les vignes se sont étendues le long des branches (jusqu’à 4 mètres de hauteur) et multipliées par marcotage naturel. Elles partagent leur environnement avec des espèces sauvages – églantiers, aubépines, muriers, quillayes, acacias, mimosacés… qui semblent les protéger des maladies, comme si, de cette symbiose accidentelle, elles tiraient une sorte d’équilibre. Il est vrai que ce sont ce sont les vignes elles-mêmes qui décident du rendement… Quoi qu’il en soit, elles constituent un patrimoine exceptionnel que les propriétaires ont décidé de ne pas aménager.

Silvestre Carignan 2017

A déguster le vin qu’ils en tirent, on se dit qu’ils n’ont pas eu tort, que le produit final compense la difficulté de la récolte. Ce vin (un 2017) est d’un fruité exceptionnel, il offre toute une palette de petites baies et de cerise du Nord ; une bouche à l’unisson, avec quelques belles notes fumées, un côté sauvage – ce n’est pas qu’une association d’idées, il y a de l’animal dans cette cuvée. La finale est longue et complexe, récapitulant toutes les sensations perçues depuis le premier nez. Côté vinification, pas question de dénaturer ce vin sauvage – on est donc resté dans le classique; Villalobos n’utilise que le vin de coule, qui subit une fermentation lente, puis un élevage en barrique usagée. Il n’est pas filtré. En 2017, ce Carignan a atteint naturellement (c’est le cas de le dire) ses 12 degrés, et on en est resté là (chaptaliser cette merveille, ce serait un crime !).
www.villaloboswine.cl

L’Entremetteuse

Oenologue arrivée au Chili en 1994, Laurence Réal a travaillé pour un grand groupe avant de lancer sa propre maison de vin, en 2015, avec l’aide d’un réseau d’amis en France. Un réseau qui y importe ses vins (on peut commander via son site).
Changement d’échelle, changement de style. Rien de plus éculé, de nos jours, que de dire que le vin se fait d’abord à la vigne, et non par la rectification au chai des éventuels défauts de la matière première. Mais pour Laurence, c’est une réalité de tous les jours, et c’est d’autant plus important qu’elle achète des raisins. Alors, quand L’Entremetteuse fait son «marché», que ce soit à Lolol, à Apalta ou à Paredones, elle paie le prix fort, pour s’assurer de la qualité. Et son credo, c’est que chaque vin soit différent, qu’il exprime bien la qualité du raisin originel. Facile à écrire, plus difficile à faire. L’Entremetteuse, c’est celle qui met en contact – en l’occurence, ici, les viticulteurs et le consommateur.
Pour cette nouvelle aventure, cette deuxième carrière, Laurence mise sur l’humain, sur les liens, sur la générosité. Et compte bien que cela se ressente dans ses vins.
Moi qui les ai découverts lors d’un « speed tasting» sur place, je peux vous dire que c’est le cas. Ils ont même une sacré personnalité.

Rouge-Gorge Pinot Noir 2019

Cette cuvée, qui fait partie d’une ligne de vins sans soufre, provient de la zone de Paredones, la plus proche du Pacifique. Le Pinot Noir, cultivé ici sur des sols granitiques décomposés mêlés d’argiles, bénéficie de la fraîcheur des entrées maritimes, ce qui compense l’ensoleillement généreux. Par ailleurs, la forte amplitude diurne favorise l’acidité et les arômes. Pas question d’abîmer tout cela avec une vinification et un élevage trop interventionnistes, Laurence se borne à trier (sévèrement) les baies, qu’elle fait pré-macérer en grappes entières, sous neige carbonique avant de les faire fermenter lentement à température contrôlée (27°C). L’élevage se passe entièrement en cuve inox.
www.lentremetteuseandco.com

Lugarejo

Lugarejo est le projet d’un couple d’enseignants chiliens ayant travaillé en Californie, Elina Carbonell et Fernando Purcell, et qui sont rentrés au pays avec la passion du vin, même si Fernando est toujours professeur d’histoire à l’Université de Santiago. Comme l’avoue Elina, ils ont appris en faisant, travaillant en famille et avec l’aide d’invités; ici, tout est à dimension humaine, avec un grand soin du détail.
Une visite chez Lugarejo («un endroit paumé», en espagnol), ça n’a vraiment rien à voir avec un winetour chez Santa Rita ou chez San Pedro. D’abord, tout est petit, le vignoble, les cuves, la cave. Oui mais les vins sont grands. Pas énormes, au sens de bodybuildés – ce n’est pas le genre de la maison ; non, grands par leur élégance, la finesse de leur fruit et le côté délié de leur texture. Un mot pour dire tout ça: subtilité 

Zaffarancho

Cette cuvée a une origine amusante: elle assemble tous les vins non utilisés dans les autres cuvées. Et miracle, c’est très bon, sans doute parce que la somme vaut plus que l’addition de tous les éléments… Voici un vin qui décoiffe, qui étonne, qui interpelle: il est à la fois léger et puissant. Ses arômes se développent lentement, d’abord floraux, puis fruités, épicés, et reviennent au floral. Ses concepteurs parlent d’un «assemblage bruyant», et c’est vrai qu’il s’en dégage une sacrée personnalité.
https://lugarejo.cl

Nerkihue

Nous roulons depuis une bonne heure sur la route qui va de Santa Cruz au Pacifique – le grand axe de la Vallée de Colchagua. La fraîcheur du matin s’estompe lentement sous le soleil. Le ciel est d’un bleu profond, l’air d’une pureté incroyable. A la fenêtre défile un paysage tantôt aride et tantôt vert – le printemps est déjà bien entamé. Nous arrivons chez Nerkihue, à Lolol. En 2015, la jeune génération de l’entreprise familiale a développé une nouvelle marque – Quiebre (rupture) mais continue à élaborer une cuvée dans le droit fil de l’ancienne, la cuvée Justo.

Quiebre Malbec 2017

Issue de parcelle la plus plate du domaine, ce Malbec ne manque pourtant pas de relief; plein de peps, son nez fleure bon le romarin et la violette; la bouche à la texture lisse mais joliment épicée ajoute des notes de menthol. L’image qui me vient pour ce vin est cette d’un étalon galopant dans le maquis.
www.nerkihue.com

Ces producteurs ne sont pas encore importés chez nous (mais ne demanderaient pas mieux). Plus d’info sur le site de chacun d’eux, ou sur celui de leur groupement.
Je ne pouvais terminer cette petite présentation sans dire un mot sur l’ambiance de franche camaraderie qui semble régner entre les 12 mousquetaires de Colchagua Singular: ces gens se sont choisis, ils dégustent assez régulièrement les vins les uns des autres, ils montent des événements ensemble, et pourtant, chacun garde son indépendance et sa personnalité.

Ils débordent d’énergie et de bonnes intentions. Ils sont pour moi une nouvelle image du Chili, loin de la réputation que l’on fait aux vins de ce pays d’être «toujours corrects, mais jamais grands». Dans ce groupe, il y a des vins personnels, des vins avec un supplément d’âme qu’on aimerait voir sur nos tables.
http://www.colchaguasingular.cl

Hervé Lalau

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