De Bergheim à Ribeauvillé : un essai de dégustation géo-sensorielle (2è partie)

Après la dégustation de vins du Domaine Marcel Deiss publiée il y a quelques jours, voici maintenant la suite de cet essai, consacrée cette fois aux vins du Domaine Etienne Sipp

Ribeauvillé

Le domaine Louis Sipp possède un vignoble de 40 ha, concentré à 85% sur le ban de la commune de Ribeauvillé. Le reste est réparti sur les bans des communes limitrophes de Bergheim et Hunawihr. Toutes les vignes sont situées sur les hauteurs, dont 80% sur les fortes pentes entre la Route du Vin et le versant des Vosges. Cette concentration sur les meilleurs coteaux de Ribeauvillé est un réel atout pour élaborer des vins de lieux. La certification bio a été acquise en 2008. La gamme des vins compte une dizaine de lieux-dits, dont certains potentiels premiers crus, et deux Grands Crus. Le tout est complété de vins de fruit. Au contraire du Domaine Deiss, Etienne Sipp a gardé la traditionnelle mention du cépage sur chacun d’eux. Ce y compris sur les étiquettes des Grands Crus, ici en petits caractères mais avec un graphisme de couleur en bas référant à la nature des sols et un second en haut renvoyant à la pente des coteaux. Etienne estime qu’un seul cépage par vin permet d’accéder plus facilement au message de son lieu de naissance.

Dégustation géo-sensorielles de quelques lieux-dits

Grossberg 2015 Pinot Noir : ce terroir est voisin, à l’ouest, du Grand Cru Kirchberg. Il repose sur une dalle de calcaire dur et de marne gréseuse. Les sols sont constitués de limon sablo-argileux avec présence de calcaire. L’exposition est sud sud-ouest. Dans ce millésime de chaleur, l’équilibre de la matière est amené par une intense fraîcheur minérale calcaire. De plus les vins de Ribeauvillé sont toujours frais car, même s’il fait chaud en journée, la nuit, les vents frais qui débouchent de la vallée contribuent à rafraîchir l’atmosphère. Cette belle alternance de températures est favorable à la formation d’arômes fins, comme dans ce pinot noir harmonieux, à la fois puissante et élégant.
Hagel 2018 Riesling : le seul lieu-dit de sol cristallin à Ribeauvillé, granit déstructuré et gneiss. La minceur et la pauvreté des sols n’autorisent que des rendements très faibles gages de concentration des vins. La situation des parcelles leur permet de bénéficier des vents frais lors des nuits d’été, et donc de conserver les acidités des raisins. La matière est verticale, tranchante, sans aucun sucre résiduel. La goutte est froide sur la langue, la trame est serrée, sapide.
Muehlforst 2017 Riesling : ce terroir se situe sur une butte entre Ribeauvillé et Hunawihr, aux sols profonds marno-calcaires sur un substrat de calcaire coquillier. Le vin offre un côté géométrique en bouche, entrant tel une plaque horizontale qui tend ensuite à s’incliner en un milieu de bouche au toucher d’acidité mûre, large et horizontale. Superbe minéralité calcaire saline, on en salive.
Steinacker 2016 Riesling : Les sols sont bruns, acides et squelettiques. Ils sont constitués de limon sableux et graveleux avec une charge en galets de surface pouvant aller jusqu’à 50% de galets siliceux. Ils reposent sur un cailloutis de profondeur variant généralement entre 50 et 90 cm. Dans certaines parties un horizon intermédiaire argileux est présent. Un gras de glycérol dû à une part de botrytis tapisse mesurément le palais car le vin possède aussi une fraîcheur apte à assurer sa vitalité. Fruits mûrs, ampleur et néanmoins équilibre assurent un bon confort de dégustation.
Trottacker 2017 Pinot Gris : Les vignes du Trottacker se trouvent sur un substrat d’argiles calcaires profonds dans le prolongement du G.C. Osterberg. On s’attend à un beau volume de bouche, car en plus de l’apport du sol argileux, il y a le fait que le pinot gris produit naturellement du glycérol, même sans botrytis. On n’est pas déçu, ce vin sec offre un gras et une rondeur toutefois bien contenus par la fraîcheur minérale calcaire.

Les deux Grands Crus du domaine

Osterberg 2017 Riesling : des coteaux exposés est sud-est à une altitude de 250 à 350 m sur des pentes moyennes à fortes profitant d’un excellent ensoleillement. Les sols sont argileux, assez profonds par endroit, caillouteux sur un substrat calcaro-marneux, ce qui permet un stockage de l’eau dans le sol et un relargage progressif évitant ainsi tout stress hydrique en année chaude et sèche. Par ailleurs ces sols, de par leur orientation d’une part, la présence plus importante d’argile d’autre part ont pour caractéristique d’être plus froids que ceux du Kirchberg. Les expressions acides sont plus “osseuses” ou “austères” ici, ce qui donne des vins de caractère d’une rare tension. Ce 2017 présente une intéressante dualité entre volume de sol sédimentaire et verticalité due à la fraîcheur minérale, ainsi qu’à une trame d’acidité mûre qui donne longueur et persistance au vin. Vin sec et tendu mais sans extrême.
Osterberg 2012 Riesling : le vin, après 9 années, a une posture plus assise, plus patinée, plus horizontale à l’attaque. Il offre néanmoins très vite une grande fraîcheur minérale saline, jusqu’à une finale à la longue persistance. L’Osterberg possède une expression plus épurée que le Kirchberg qui est plus complexe, avec une sorte de cascade aromatique le rendant plus « baroque ».
Kirchberg 2018 Riesling : des sols argileux, souvent très caillouteux, accueillent ce vignoble situé à une altitude de 270 à 350 m. La roche mère est située à une cinquantaine de centimètres de la surface. Cela oblige les vignes à plonger leurs racines profondément. Le coteau bénéficie d’une exposition sud et sud-ouest qui, associée à une pente très marquée, lui confère un excellent ensoleillement au moment de la maturation. A l’attaque en bouche, de l’horizontalité, avec la largeur d’une plénitude typique d’un millésime solaire. Mais très vite, la matière se redresse, se referme pour donner un vin droit, sec avec quelques notes minérales. Il a du temps pour lui, on peut le laisser se dépouiller à l’aise.
Kirchberg 2017 Riesling : une approche relativement plus austère avec une minéralité plus fraîche. La part du grès au milieu du coteau est suffisamment importante pour que cette composante cristalline impacte la largeur due à l’argile et contribue ainsi à verticaliser le milieu de bouche jusqu’à la persistance finale.
Kirchberg 1971 Riesling : un vin étonnant de jeunesse avec une présence de minéralité fumée, une attaque de bouche en largeur, une maturité de fruit intéressante. C’est un vin d’une époque où l’on travaillait autrement, avec plus de rendements notamment. Dans ce millésime d’anthologie, on peut dire que le beau temps d’été plus un septembre particulièrement ensoleillé ont fait le travail de bridage de la quantité que le vigneron aurait dû faire pour exprimer le Grand Cru.
Kirchberg 2014 Pinot Gris : un vin se goûtant gustativement sec malgré 7 g. de sucre, gras, avec une belle salinité et structuré par une acidité traçante en fin de bouche typique du millésime 2014. Bon équilibre de bouche entre l’ampleur et la fraîcheur, la finale se montre longue et sapide. Le G.C. a imposé sa volonté au cépage.

Pour accéder aux autres «Caracterres», cliquer ici

Laisser un commentaire