Le Mesnil-sur-Oger : la maison blanche de Champagne.

IVV s’octroie une nouvelle incursion dans la Côte des Blancs. Branchez le GPS, introduisez Le Mesnil et en route pour ce temple du chardonnay, vénéré pour sa minéralité et son potentiel de garde.

Le Mesnil-sur-Oger occupe, parmi les dix-sept villages classés à 100 %, la position la plus méridionale entre  Oger, également à 100 %, et Vertus, nanti lui de 95%. Le cru jouit de l’une des notoriétés les plus affirmées auprès des amateurs de bulles parce qu’il se rencontre à tous les niveaux. Si les uns trempent leurs lèvres dans une coupe du Clos du Mesnil, de Salon ou d’une cuvée de prestige dont la fiche signalétique ne manquera pas de renseigner la présence du chardonnay indigène, les autres font confiance aux nombreux récoltants-manipulants qui leur proposent cuvées d’assemblage ou purs Mesnil. Comme deux coopératives alimentent également le marché, cela signifie qu’il y en a « pour tout le monde » et pour toutes les bourses.

Evidemment, à l’instar d’un Bouzy ou d’un Verzenay, ces champagnes irradient de caractère, laissent des « traces », c’est-à-dire qu’ils agissent en infusion de terroir, ce qui peut rebuter les moins avertis en la matière.

Des origines à nos jours.

Dès le IXè siècle, « Mesnil », du bas latin « mansionile », désigna en langue d’oïl une maison isolée de paysan. De maison en bourg, puis en agglomération, la localité s’étoffa pour adopter aujourd’hui une disposition allongée qui regroupe au nord du cru, à la limite d’Oger – le toponyme en témoigne –, le village ancien, compact, et l’extension récente vers la plaine. Certains noms de rues dans la partie historique évoquent les remparts d’antan et les portes. A part cela, rien de spectaculaire ; juste un village de 1200 habitants dont une bonne partie vit par et pour la vigne et profite de l’engouement que suscite un cru à 100 % auprès des marques rémoises et sparnaciennes.

Le Mesnil viticole n’a livré jusqu’au XVIIIè siècle que de rares informations qui démontrent cependant que les vignerons travaillaient des vignes appartenant le plus souvent à des congrégations religieuses – qui l’eût cru – ou à des nobles (Châlons). Une charte de 1497 mentionne l’existence d’un pressoir communautaire situé sous la halle (mairie actuelle).
Au XVIIè siècle, les rendements étaient fixés en vin par rapport à la superficie devant les agents du fisc (actuellement, ils le sont souvent en vain !). Des « statistiques » d’époque nous apprennent également qu’au XVIIIè siècle ces rendements évoluaient en dents de scie en fonction des conditions du millésime et que le bailli du Mesnil  luttait contre les vendanges prématurées qui nuisaient à la qualité. (Tiens, tiens !)

Le XIXè siècle vit l’élaboration du plan cadastral. Les responsables ne tinrent pas compte des revendications de Villeneuve-lès-Rouffy, une commune voisine, et dotèrent le Mesnil du vignoble tel qu’il se présente aujourd’hui, à deux ajustements près.
En 1892, le phylloxéra fit son apparition, dans la parcelle des Bas-Varnaults plus précisément. Deux ans plus tard, on abandonna le sulfure de carbone pour donner raison à Georges Vimont, le maire-viticulteur, ingénieur de formation, qui avait préconisé l’emploi de porte-greffes américains.

A l’aube du troisième millénaire, c’est le court-noué qui donne du fil à retordre aux vignerons qui tentent d’endiguer la progression de cette dégénérescence produite par deux virus transmis par les nématodes (vers minuscules). Les remèdes utilisés sont la dévitalisation des pieds à l’aide d’un herbicide systémique avant arrachage afin d’éviter que des reliquats de racines ne contaminent les pieds sains et le repos prolongé du sol (5 à 7 ans), cette dernière mesure étant  incompatible avec les impératifs économiques du RM. Si les sols compacts et « asphyxiants » ne constituent pas une cause directe, ils favorisent sans doute le phénomène, ce qui pousse les vignerons nantis d’une profonde fibre verte à prôner l’aération des sols, leur respiration. Mais ça, en Champagne, c’est une autre histoire, une histoire qui ne concerne qu’une poignée d’hommes.

Autour de la grappe.

Le vignoble comporte 428 ha et affiche complet depuis 40 ans ; autrement dit, il n’existe plus aucune possibilité d’extension. Adossé à la forêt sommitale à l’ouest, il « dévale » les pentes en direction de l’est et de la plaine et aurait poursuivi sa course folle – afin de répondre aux sollicitations – si la zone des champs et de sols inappropriés à la vigne n’avaient porté une estocade fatale à Vitis Vinifera. Peu accidenté dans l’ensemble, le vignoble fait partie de cette Côte de l’Ile de France, apparue lors de l’effondrement du Bassin Parisien à l’ère tertiaire, et repose sur une assise qui date du Crétacé Supérieur (Campanien). Il est strié par trois vallées (sens ouest-est) qui concourent à apporter des nuances d’expositions. Une couche de 50 à 80 cm de terre arable recouvre l’or blanc champenois, la précieuse craie ; cette couche, moins épaisse en bas de pente, fait toujours l’objet d’apports de terre « jaune » lors des replantations afin de lutter contre la chlorose ferrique. Le support héberge les porte-greffes 41 B (95 %) ainsi que quelques SO4 (dans les secteurs du haut, plus profonds) ou Fercal. La densité de plantation se situe aux alentours de 6.800 pieds par hectare : 1,10m entre les rangs et 1,20m entre les pieds, taillés en Chablis (4 baguettes de 5 yeux max.) ou en cordon (zones du bas, plus gélives).

Le Mesnil bénéficie donc d’un classement à 100 %- décision arrêtée en 1985, après une période de purgatoire depuis le premier classement en 1911-, mais les dégustations de vins clairs révèlent une disparité de qualités, ce qui incite à interpréter le verdict mathématique comme une moyenne entre les secteurs les plus « faibles » et le coeur du vignoble qui bat au S-E de la localité. Le négoce est d’ailleurs très présent en tant que propriétaire (une soixantaine d’ha au total) dans ce second secteur : Moët, Clicquot, Roederer, Taittinger, Krug …                 

Les seigneurs du chardonnay.

Environ 60 personnes vendent, au Mesnil, des bouteilles sous les statuts RM (récoltant-manipulant) ou RC (récoltant-coopérateur). Deux coopératives y fonctionnent, mais seule l’U.P.R., Union des Propriétaires Récoltants commercialise une partie de sa production. L’autre, l’U.C.P.B., alimente la prestigieuse marque Salon qui appartient, tout comme Delamotte, sa voisine, à Laurent-Perrier.

Tous ces producteurs pratiquent une viticulture champenoise « traditionnelle » au sein de laquelle la confusion sexuelle n’a pas trouvé grâce à leurs yeux. Les analyses de taux de matière organique montrent que seul un « entretien régulier » s’avère nécessaire, les apports massifs antérieurs ayant comblé d’aise le sol.

Une bonne nouvelle pour la vigne, entité vivante et non simple support comme c’est trop souvent le cas, est l’arrivée d’Anselme Selosse au Mesnil. Il vient d’acquérir deux parcelles, l’une d’exposition méridionale et l’autre, orientale, au lieu-dit Les Carelles (S-O du village) et projette de les assembler. Il s’agira donc d’une aventure parcellaire, et ne parlons pas de concurrence mais de complémentarité qui, aux côtés du Clos du Mesnil, prouvera peut-être qu’il existe davantage de lieux-dits autosuffisants en Champagne.

Le Clos du Mesnil.

Protégé par son mur, en pleine agglomération, le Clos du Mesnil fait cavalier seul dans une Champagne régie par la pratique du métissage des origines. Non content d’être l’ambassadeur d’un seul cru,  il se fait aussi le chantre d’un seul cépage, le chardonnay, qu’il façonne brillamment et dote, si le millésime joue le jeu, de trois qualités essentielles : ampleur, élégance et complexité. Eric Lebel, chef de cave chez Krug, insiste sur « son intensité, ses senteurs de miel, d’épices et son éclat spectaculaire en finale».  
Double unité de lieu (cru et parcelle), unité de cépage et unité de millésime pour un champagne aux antipodes du classicisme. Lors de la dégustation, j’ai tenté d’établir des ponts gustatifs avec d’autres bulles connues, mais sans succès, ce qui signifierait que le Clos du Mesnil est véritablement unique, comme le renard du Petit Prince.

Si la plus ancienne trace de la construction du mur – une inscription lithique scellée à même la pierre – date de 1698, le clos unifié est l’oeuvre des deux fils de François Rolland. Ils achetèrent, à la fin du XVIIIè siècle, dans le cadre de la vente des biens nationaux, la parcelle appartenant au Chapitre de Saint-Etienne de Châlons et l’adjoignirent à celle héritée de leur père en 1762. En 1860, le clos tomba, au bout d’un cycle de donations et de successions, dans l’escarcelle d’Amédée Tarin, négociant en vins et homme public. Ses descendants présidèrent aux destinées du clos « Tarin », comme on l’appelle encore aujourd’hui, jusqu’en 1971, année de l’acquisition (et du début de la replantation) par la maison Krug. 

Ce vignoble urbain, en légère pente orientée vers l’est, s’étend sur 1,85 ha (comme la Romanée-Conti) et ne devient réalité dans la bouteille que si le millésime se montre à la hauteur. L’une des spécificités de Krug en général et du Clos en particulier réside dans la fermentation des moûts (uniquement les cuvées) en fûts de 205 l d’au moins deux « saisons ». Le vin ainsi obtenu sera alors soutiré et dirigé vers des cuves inox où il attendra patiemment sa malolactique – souvent tardive dans le cas du Mesnil à cause des pH bas. Une filtration sur kisselghur précédera la mise en bouteille et un repos plus que prolongé sur lattes (plus de 10 ans). L’alchimie de la prise de mousse et de l’autolyse des levures transformera alors un vin clair hors norme – qui est déjà de l’or en soi – en un sublime champagne qui repousse les frontières de l’émotion ressentie jusque-là en présence de bulles plus « classiques ». Quant au dosage, on n’y pense pas ; preuve que les 8 à 9 gr/l de liqueur renforcent dans l’ombre la plénitude de la matière.

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