Lussac, Montagne, Puisseguin, Saint-Georges Ne seront-ils jamais que des satellites ?

Je n’aime guère l’emploi de ce qualificatif de «satellites». J’ai même du mal à comprendre pourquoi les vignerons concernés y tiennent tant. Je le trouve défaitiste et fataliste : «nous ne faisons que tourner autour de Saint-Emilion», «nous essayons de nous accrocher au rocher de Saint-Emilion», «nous ne serons jamais Saint-Emilion», «sans Saint-Emilion nous ne sommes rien», en fin de compte «nous ne serons jamais nous-mêmes» ; voilà ce qui m’est suggéré.

C’est un avis qui peut ne pas être partagé, c’est en tous cas le mien.
Il est entendu qu’il ne s’agit pas seulement d’un choix récent attaché à la création de l’Union des Satellites en 2000, mais surtout d’un tribut pesant de l’Histoire. Les vignerons de ces appellations ont, pendant des siècles, vendu leurs vins comme vins de Saint-Emilion. Mais lorsque, au début du siècle dernier, l’A.O.C. Saint-Emilion s’organise, ils sont tenus à l’écart. Ils se sont donc battus pour pouvoir faire tout de même mention de ce passé historique en accolant Saint-Emilion derrière leur nom de commune respective (entre 1921 et 1929).
L’histoire montre, jusqu’à la fin du 20ème siècle, qu’ils ont eu raison : les cours des vins étant très orientés par la résonance de quelques noms prestigieux tels que Médoc, Pauillac …et Saint-Emilion, il semble qu’ils aient pu vendre leurs vins plus cher que ceux de Fronsac ou Castillon ; il en est de même pour le foncier.
Ils n’ont donc jamais réellement eu besoin de travailler une identité propre et cette dépendance à Saint-Emilion est culturellement très ancrée.

Dans la décennie 90, certains auteurs anglo-saxons utilisaient ce qualificatif de ‘satellite’ pour tout ce qui n’était pas cru classé. Robert Parker, par exemple, dans la rédaction de ses bibles, faisait un descriptif précis des appellations prestigieuses, toutes les autres étaient mentionnées comme A.O.C. satellites : Loupiac satellite du Sauternais, Fronsac satellite de Saint-Emilion ou de Pomerol, Blaye et Bourg satellites également, de qui, de quoi, on ne sait pas, mais satellites quand même. Si bien que 95% du vignoble bordelais était, au mieux, satellite des 5 autres %. Toutes ces appellations étaient condamnées à n’être que de second, si ce n’est de troisième rang, après les seconds vins des premiers. De quoi faire enfler les ganglions à plus d’un vigneron ! Puis, les vignerons ont montré de quoi ils étaient capables et, les consommateurs étant plus à l’écoute, le qualificatif de satellite a, pour l’ensemble des appellations, disparu. Sauf pour Montagne – S.E., Lussac – S.E., Puisseguin – S.E. et Saint-Georges – S.E.

Le nom composé de ces appellations pourrait en être, pour partie, la raison. (C’est certainement à ce titre que l’A.O.C. Côtes de Bordeaux – Castillon a souhaité devenir Côtes de Castillon (1989). De même, à l’image des Côtes de Blaye donnant naissance à l’appellation Blaye en 2000, il est probable que, dans quelques temps, toutes les appellations Côtes auront leurs appellations phares respectives, débarrassées de ce qualificatif «côtes » devenu handicapant.
Cependant, si nous nous tournons vers la Bourgogne, les déclinaisons d’un nom de commune ne manquent pas et, même s’il existe une hiérarchie non officielle mais notoire de ces différentes A.O.C., il n’est pas pour autant question que les uns soient satellites des autres.
Cette «satellisation» des A.O.C. voisines de Saint-Emilion semble donc bien plus une volonté politique locale de ne pas lâcher les amarres, la naissance de « l’union des crus satellites de Saint-Emilion» en serait ainsi la confirmation.
Cette «labellisation» de «satellite» ne va-t-elle pas brider l’élan de certaines propriétés en particulier et celui des appellations concernées en général, par le simple fait que ce qui n’était qu’une facilité de langage à usage principalement géographique devienne l’officialisation d’un classement interpellations ?
Ceci au moment où, parce que les consommateurs sont de plus en plus attachés à un rapport produit-qualité et de moins en moins au rapport produit-origine, les notions, arbitraires, de hiérarchie des appellations bordelaises commencent à être bien bousculées. (Il n’est d’ailleurs pas improbable, si les choses évoluent ainsi, que d’ici peu de temps, la notion d’appellation soit, aux yeux du consommateur, très secondaire.)
Ceci au moment où les connaissances vitivinicoles des consommateurs sont telles qu’on ne peut plus leur faire croire que tous les vins de Saint-Emilion sont qualitativement supérieurs à ceux des communes voisines.

Ne fallait-il, pas, au contraire, profiter de cette brèche contextuelle pour se débarrasser de cette étiquette d’arrière boutique ?

Pour accéder aux autres Coups de Coeur, cliquer ici 

Laisser un commentaire