Naissance de l’Armagnac, l’eau de Vie la plus ancienne de France – 2ème partie

29/06/2020 - La Gascogne doit son nom à l'invasion des Vascons au VIème siècle, quant à l'armagnac, son origine littérale proviendrait d'un certain chevalier Hermann à qui on offrit cette région en récompense de ses actes héroïques. Plus tard "Hermann" sera latinisé en "Arminius", puis on ajoutera la terminologie "ac" qui signifie "chez" devenant ainsi "Arminiac". Enfin, avec le temps, le i cède sa place au a devenant "Armagnac".

Le cœur de la Gascogne.

La viticulture dans cette région est bien entendu plus ancienne, largement développé sous l’occupation romaine, comme toutes les régions viticoles françaises.
Elle sera région productrice de vins jusque très tard dans le deuxième millénaire.
Donner un âge aux premiers Armagnacs est très difficile, parce que beaucoup d’auteurs ont, malheureusement, tendance à mélanger armagnac et distillation, médecine et gastronomie.
Il faut en effet distinguer l’armagnac comme un produit de la distillation et trouver dans l’histoire de ce  dernier la lente évolution d’un principe physico-chimique découvert et étudié par les scientifiques, qui sera, plus tard, adopté‚ par la médecine, et enfin, après moult perfectionnement, adapté‚ à la gastronomie.

Les premiers pas de la Distillation

Ainsi, la distillation est une pratique connue de Aristote au 4 ème siècle avant J-C : il sait distiller de l’eau de mer pour obtenir de l’eau potable mais rien ne prouve qu’il aurait distillé des vins. Nous avons par contre la preuve de l’existence, au 3 ème siècle ap. J-C … Alexandrie, d’un alambic. Les Egyptiens, dont le célèbre alchimiste Zosime(moine chrétien), l’utilisaient dans l’étude des différentes distillations, mais encore aucune trace d’eau-de-vie.
L’Egypte est au VII ème siècle envahi par les Arabes et on trouvera jusqu’au dixième siècle des écrits arabes faisant mention de distillation et alambics mais toujours aucune trace d’alcool.
Où, quand, comment l’alambic est apparu en Europe ?  C’est le mystère. Il existe différentes théories bâties sur différentes supputations : l’invasion arabe, l’école italienne de Salerne ou les moines chrétiens d’Egypte, rentrés en Europe et notamment en Irlande… Aucune trace, aucune preuve, seulement des hypothèses.
Curieusement on prête aux Arabes la paternité de la distillation alcoolique pour des raisons étymologiques. Pourtant, si “alambic” est un mot arabe il provient  lui-même du grec ambix (vase conique avec un bec). De même, si le mot “alcool” est bien Arabe il désignait des poudres de maquillage appel‚es “al cohol”(la chose subtile). La pharmacie utilisa par la suite le même mot pour designer des poudres fines. Ce n’est qu’après le 17 ème siècle que “alcool” prendra son sens actuel.

L’eau de Vie: Elixir d’Apothicaire

Les premiers écrits citant l’eau de vie datent de la fin du 13ème siècle. ­Les traces de l’histoire nous emmènent sur les pas d’un certain Arnaud de Villeneuve médecin à l’université de Montpellier. Ce dernier approfondira la technique de distillation alcoolique et écrira avant de s’éteindre en 1315 : “l’eau permanente ou eau d’or prolonge la vie, c’est pourquoi elle mérite d’être appelée eau-de-vie”. Mais cet homme là, comme son homologue Raimond Lulle ne préconisait l’usage de cette “aygue ardente”(eau-de-feu) qu’en usage externe.
Peu après vers 1310, Vital Dufour, prieur d’Eauze, et ancien étudiant en médecine à Montpellier, nous laissera divers ouvrages dont un consacré à la médecine dont un passage est consacré à l’usage de l’ayguardente en thérapie préventive et curative !
On ne pouvait résister à vous en offrir un extrait :
“Cette eau, si on la prend médicalement et sobrement, on prétend qu’elle a quarante vertus ou efficacités.

Elle cuit un œuf, les viandes cuites ou crues, elle les conserve…, si on y met des herbes, elle en extrait les vertus…
Elle fait disparaître la rougeur et la chaleur des yeux, elle arrête les larmes de couler.
Elle guérit les hépatites si on en boit avec sobriété.
Elle guérit la goutte, les chancres, les fistules si on en boit, les blessures par application.
L’onction fréquente d’un membre paralysé le rend à son état normal.
Elle aiguise l’esprit si on en prend avec modération, rappelle … la mémoire le passé, rend l’homme joyeux au-dessus de tout, conserve la jeunesse et retarde la sénilité…
Elle calme le mal aux dents, elle enlève la mauvaise senteur du nez, des gencives, des aisselles.
Elle fait disparaître les rougeurs de la gorge si on se gargarise fréquemment.
Elle est très utile aux mélancolique, aux podagres, aux hydropiques…
Elle fait disparaître la douleur des oreilles et la surdité, guérit la fistule du chancre…
Elle fait disparaître les calculs de la vessie ou des reins, guérit la fièvre quarte, pourvu qu’on en prenne avec sobriété de temps en temps.
De même le lépreux, s’il en prend modérément quelquefois, sa lèpre n’ira pas plus loin.
Elle est utile à la femme enceinte, si elle en boit de temps en temps modérément.
Si on oint la tête, elle supprime les maux de tête, surtout ceux provenant du rhume.
Et si on la retient dans la bouche, elle délie la langue, donne de l’audace, si quelqu’un de timide de temps en temps en boit…”

Jusqu’à la fin du 14éme siècle, la distillation ne servira que la médecine. Cité dans tous les ouvrages traitant l’Armagnac, Charles le mauvais roi de Navarre mourut en 1387 enveloppé dans des draps cousus et imbibés d’eau-de-vie sur conseil de ses médecins mais qui malheureusement s’enflammèrent lorsque le serviteur approcha une bougie pour couper le fil de couture.
A cette époque l’eau-de-vie ne se consomme pas, on imagine quelques utilisations de celle-ci pour la préparation de liqueurs de fruits et de vins, mais dans un contexte purement familial.
Cependant si l’aygardente est thérapeutiquement préconisée en usage externe, elle l’est également en usage interne et on peut supposer que la population va rapidement devenir hypocondriaque et faire sa propre automédication !
Le 15ème siècle sera le grand tournant de l’histoire pour cette région et cela grâce au télescopage de quelques événements majeurs.
Techniquement, différents personnages s’efforcent de mettre au point un alambic adapté : Antoine, dès 1411, se lance dans la distillation à Toulouse, en 1439 Nouvel produit le “ayga ardenta rius”(alambic pour l’eau de vie), un an plus tard en 1440, Michel Savonarole décrit ce qui sera l’ancêtre de l’alambic moderne, une cuverie en ‚tain et cuivre muni d’un serpentin plongeant dans l’eau froide.
La distillation se développe pas à pas, l’administration fiscale ne manque pas de la considérer, et rédige les premiers textes pour sa taxation. (Sur ce plan peu de choses ont changé, c’est à nous faire croire que la verve fiscaliste se transmet génétiquement).
A la fin du 15ème siècle on à une petite activité de commerce locale d’eau-de-vie mais toujours à très forte tendance médicinale.
Politiquement, rappelez-vous que l’attachement de Bordeaux  à la couronne britannique lui vaut le privilège de réglementer les acheminements des vins par voies maritimes ; défavorisant, de ce fait, les expéditions vers les pays du nord de l’Europe, des vins de Gascogne.
Commercialement, les Hollandais donneront le dernier coup de pouce. Ils vont en effet s’intéresser de très près aux différents auteurs du  16ème siècle, notamment Allemand, sur la distillation. Lancé dans leur grande épopée commerciale maritime, ils chargeront bien évidemment leur flotte de vins(essentiellement blancs, voir article graves blanc décembre 98). Mais, afin de contenter leurs goûts et ceux de leurs clients, enrichiront les vins en alcool. A cette époque naissent les premières entreprises de distillation, on en comptait près de 400 pour la seule ville de Schiedam (Hollande) … la moitié du 17ème siècle. Très rapidement la distillation gagne certaines régions viticoles et notamment la Gascogne qui y était très largement préparée. Celle-ci va connaître une expansion florissante: d’une part, les bateaux hollandais pourront transporter presque cinq fois plus de barrique, d’autre part, le privilège octroyé au Bordelais, concernant la descente de vin sur la rivière, ne faisait pas mention des eaux-de-vie, et les futurs Armagnaçais purent enfin respirer.
Le pays se développe, la vigne gagne tous les coteaux. D‚but 17Šme, les “bouilleurs de crus”, nom donné aux distillateurs ambulant promenant leur alambic de chai en chai tiré sur une charrette, font leur apparition et se multiplient rapidement.
L’eau-de-vie est enfin distillée pour la consommation, mais reste à l’usage de renforcement des vins ou localement de liqueurs. Cependant les marins, recevaient au gré des voyages leur barrique de “brandewijn”(vin brûlé en Hollandais qui deviendra Brandy dans la bouche des Anglo-saxons), et ont pris rapidement l’habitude de réclamer celle-ci dans les tavernes des ports d’escales. Sans le savoir, ils étaient les premiers promoteurs de l’Armagnac : une eau de vie de vin conservée en barrique. Dès lors, les Gascons déclareront leur flamme, celle qui va être pendant plus de trois cents ans leur fierté.

Nous sommes aux portes du 18 ème siècle, rappelez-vous : le siècle de la gastronomie. Cette période sera donc favorable au développement des eaux-de-vie d’Armagnac. Comme les grands vins de Bordeaux à la même époque, les Armagnacs sont embouteillés, ils trouvent bon nombre d’ambassadeurs notamment à la cour, et partent  à la conquête du monde.
Leur réputation devenant indéniable, les premières fraudes sont inévitables et vont apparaître pour la première fois des notions d’origines dans les transactions commerciales : on relève en 1741 dans certains documents : “eau-de-vie de vin de Bas Armagnac”.
(A cette époque l’eau de vie obtenue est assez rustique et malgré cela elle à son franc succès. Notons que la qualité‚ médiocre des vins distillés ‚tait largement compensé par la médiocrité des eaux-de-vie de céréales. En effet l’industrie hollandaise ne distillera que des tourbes de céréales avariées, achetées à bas prix.)
Ce nouvel essor économique, favorisera les travaux d’amélioration de la distillation. Différents personnages vont apporter leurs griffes à l’alambic : Meunier, en 1762, améliore le réfrigérant, Argaud, en 1780, rajoutera le “chauffe vin”(préchauffe du vin grâce à la chaleur dégagée) permettant un gain d’énergie et de temps ; Baumé, Chaptal (donne son nom  la chaptalisation) et bien d’autre nom célèbre étudieront différentes améliorations. Enfin, en 1801, cinq cents ans après Arnaud de Villeneuve, l’école de Montpellier démontre sa suprématie, Adam dépose le brevet de l’alambic Armagnaçais :  Jusqu’à ce jour la distillation consistait à opérer une double chauffe : la première distille le vin et on obtient le brouillis (environ 27% alcool), la seconde distille le brouillis et on obtient l’eau-de-vie définitive. C’est le système toujours employé à Cognac. L’innovation de Adam consiste, en une seule chauffe à faire barboter les vapeurs d’alcool dans le vin. Il récupère ainsi les parfums du vin, obtient une eau-de-vie plus complexe, tout en réduisant les coûts et les temps par trois. Le  premier système sera installé …….
Après des siècles de prémices, nous voici à la véritable naissance de l’Armagnac, avec sa distillation particulière.
Cette région en pleine expansion sera malheureusement stoppée net, comme toute les régions viticoles par les grandes maladies dévastatrices de la fin du siècle : Oïdium en 1860, Mildiou en 1887, Black-Rot en 1890 et surtout le très malvenu Phylloxera en 1893. A l’aube du 20Šme siècles il faut reconstruire entièrement le vignoble qui de plus de 100 000 hectares en 1870 se retrouve subitement réduit des deux tiers.
 Au fil du 20ème siècle les améliorations de l’eau-de-vie tiendront de paramètres tel que la délimitation de zones viticoles, choix de cépages et de porte greffes, amélioration de la vinification, du process de distillation, du choix des bois et du vieillissement en barrique, pour lesquels nous vous donnons rendez-vous dans nos prochains numéros.

L’Alambic, ce ventre de cuivres rempli jusqu’à la gorge et fumant comme une vieille locomotive, l’allure digne d’un roman de Jules Verne, charrié depuis la grande époque Egyptienne du III ème siècle, semble avoir trouvé le repos en pays gascon.
Depuis Adam c’est toujours le même  organe qui s’échauffe, tousse et crache. On ne le remplace pas, on le soigne, on le bichonne, on reste à ses côtés nuit et jour.
 Alors quand vient le temps des séparations annuelles, une toute dernière fois on l’observe, on voudrait qu’il nous parle. Attiré par sa couleur et ses formes, on veut poser sa main et le caresser, sentir ses courbes, ses formes, son grain et ses accents. Les nuits suivantes on en rêve, ses ronflements nous manquent, on voudrait à nouveau respirer son haleine, sentir la tiédeur de sa peau.

Coup de Coeur

Les Armagnacs Domaine de Laballe

L’histoire commence en 1820, Jean Dominique Laudet a fait fortune aux Antilles dans le commerce des épices ; de retour en France, il achète le Château de Laballe, situé au cœur du Bas Armagnac, dans le but de produire une grande eau-de-vie. Cette passion s’est heureusement transmise au fil des générations ; aujourd’hui c’est Cyril Laudet (de la 8ème génération) qui a repris la direction du domaine, avec le précieux concours de son épouse Julie. Sans nier l’héritage ancestral, le couple s’est donné pour mission d’apporter une vision jeune et contemporaine à ce vieil alcool souffrant actuellement d’un indéniable déficit d’image. Leur vignoble de 17 ha est planté sur un sol très particulier et plutôt rare, appelé Sables Fauves. Il s’agit de dépôts argilo-limoneux riches en oxyde de fer où se plaisent Ugni et Baco, les cépages utilisés pour leur production d’Armagnac. 

Le Trio de Laballe

La gamme d’armagnacs élaborés au domaine est vaste, le présent article ne s’intéressera qu’à trois d’entre eux, présentés de manière originale. Dans un petit coffret de carton noir finement ondulé se logent trois petits cylindres de verre (de 5 cl chacun), façon chocolatier chic & cher. Au-delà de ce “packaging ” aguicheur, intéressons-nous à son contenu, car la vraie originalité réside dans le choix des produits retenus. Trois Armagnac de temps d’élevages différents : 3 – 12 – 21 ans. Comme le précise le producteur, c’est “une nouvelle gamme pour rajeunir la plus vieille eau de vie de France”. Le caractère à la fois ludique et didactique nous semble intéressant car c’est une bonne manière de mieux comprendre l’Armagnac au fil de son temps d’affinage. Précisons que chacun de ces armagnacs est disponible individuellement en version 50cl (dans un flacon d’apothicaire).

www.laballe.fr
www.wine-not.be www.vitisvin.be
 www.artevino.be www.entrepotduvin.be www.fleurdebruyere.be http://vin-lemillesime.com www.odilon.be www.oliviervin.com www.auxmillesimes.be www.portovino.be http://vins-mostade-gobert.be www.vinea.be www.wijnengoyens.be www.francevins.be www.glandorfenthijs.nl www.tonovermars.nl www.vojacek.nl www.vierheemskinderen.nl http://axelvotresommelier.blogspot.fr www.urbanundich

La suite du  feuilleton Armagnac :

  • 3/ Principe de la Distillation
  • 4/ des Techniques ancestrales à l’Oenologie moderne
  • 5/ l’Armagnac, va-t-il disparaître

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