Pierre Gaillard : le grand frère sage au grand cœur pour sa famille

07/12/2020 - Attendre l'instant magique où, d'une source lumineuse, jaillit l'émotion qui va engendrer l'âme de la toile naissante. (Alain Demond.)

Le contexte

Finalement, après la fermeture festive des Découvertes, la grande messe œnologique de la Vallée du Rhône, nous avons pu rencontrer Pierre Gaillard pour un entretien approfondi. Terminant ainsi – après les portraits de François Villard et de Yves Cuilleron – notre triptyque des trois mousquetaires de la Vallée du Rhône.

L’accueil

Pierre, ours ou nounours, respire la force et la sagesse, la volonté d’inventée et d’agir. Caractère significatif comme le montre notre rencontre. Nous avons été invités chez lui, simplement, sans oublier la convivialité partagée en famille, la sienne. Conversation chaleureuse et savoureuse lors d’un déjeuner à la campagne.
Pierre est un père de famille qui préfère penser et travailler pour trois plutôt que pour lui. Il y a comme quelque chose de transcendant dans ses yeux. Alain Demond, le peintre impressionniste lyonnais n’est pas par hasard un ami de la famille, lui qui est le concepteur des étiquettes qui colorent les bouteilles. La bonne lumière, le bon moment.

Son enfance

Les parents de Pierre (né en 1955) qui travaillaient à la SNCF n’ont pas hésité à le soutenir pour qu’il suive son propre chemin.
Il avait déjà pour le travail en extérieur un attrait évident. Enfant, il cultivait quelques vignes de Chardonnay dans le jardin de ses parents. Travailler à l’époque avec la puissance des chevaux le fascinait. Plus âgé, après un court passage en tant que jardinier à Paris, la viticulture le rappelle sur les pentes de son enfance.

Son trajet

Pierre, l’élève médiocre au lycée, poursuit des études brillantes à Beaune, qu’il termine en viti-œno à Montpellier. Son camarade Gilbert Clusel lui fait découvrir son paysage rêvé, celui des pentes abruptes de la Côte-Rôtie. À 26 ans, Pierre entre chez Vidal Fleury qui le nomme chef de culture. Emploi qu’il préserve lors du rachat de l’entreprise par Marcel Guigal en 1984. Puis, devient son propre chef en 1986, rejoint le Clos Cuminaille, à Malleval, qu’il avait acheté et commencé à planter dès 1981.

Sa clairvoyance

La prétention lui est étrangère et Pierre peut compter en toute conscience sur sa confiance en lui comme sur son jugement. À l’exemple, alors que personne n’y croyait, il perçoit le potentiel de cette friche enclavée au sein de la Côte Brune, il convainc son employeur de la planter, ce qu’il fait. La mythique Turque renaît en 1982 sur ses 65% de pente. Sachons qu’à l’époque cette parcelle extraordinaire s’est vendue pour une bouchée de pain, peut-être pour le prix d’une caisse du divin breuvage.

Son installation

Pierre poursuit sagement son chemin. Il achète en 1987 une écurie sur les hauteurs de Malleval, village médiéval où sa femme Pascale devient institutrice. Il rénove tout dans sa première cave. On en dira que c’est avec une certaine excentricité qu’il y cultive son « royaume du vin ».
Il sort son premier millésime en 1985. Mais vite, d’autres appellations que Saint Joseph lui font de l’œil. Mais tant qu’il s’agit de pentes escarpées au sol de granit, elles sont les bienvenues. Pierre goûte ce dur labeur avec grâce et légèreté couplées à une clairvoyance avérée.

Son expansion

En 1986, il réussit à s’implanter en Côte-Rotie. En 1995, il prend racine à Condrieu. Continue son développement pour être présent dans presque tous les crus du Rhône septentrional.
Pierre est un travailleur acharné qui aime déplacer les montagnes. Il le fait certes avec douceur, mais aussi avec une profonde détermination. Ce n’est pas pour rien que le schiste arrive au-dessus du granit de son classement.

Sa perspicacité

Hasard, mais hasard heureux pour un passionné… il lit dans le manuel agricole d’Olivier de Serres quelques paragraphes élogieux à propos d’un vignoble renommés à l’époque, celui de Seyssuel qui regard le Rhône rive gauche à quelques pas de Vienne. Avec Yves et François, ses compagnons et complices, et Jean-Luc Colombo comme consultant, ils fondent le projet dynamique et inspirant des Vins de Vienne. Les 4 ha défrichés s’y dédient à la Syrah royale. En 1998, la cuvée Sotanum naît au monde. On connaît la suite heureuse de l’histoire.

Sa souche

Depuis les années 1990, Pierre est devenu une référence viticole dans le Rhône du Nord. Mais il ne resterait pas lui-même s’il se reposait sur ses lauriers ou se vautrerait dans une gloire narcissique. Non, en chercheur passionné, il découvre de belles pentes, des terroirs caillouteux. En 2002, il créé le domaine Madeloc à Banyuls-sur-Mer et en 2007 le domaine Cottebrune à Faugères.
Ses trois enfants, Jeanne, Elise et Pierre-Antoine, assurent une certaine succession. Chacun à sa manière partage cette soif paternelle d’apprendre, mais teintée d’une connotation internationale liée à leur génération. Les passions de Pierre ont germé. Il peut aujourd’hui se reposer en toute tranquillité. Quoique le reposer en tant que tel ne fait partie de son ADN. À coup sûr, l’avenir nous en racontera encore.

En tout cas Pierre Gaillard est un vigneron fantastique au grand cœur, autant pour le vin que pour sa famille. Pour nous, un coup de cœur tout court.

Sa cuvée

Quant au vin choisi par Pierre Gaillard…
Après une brève hésitation, son regard scrute les mûrs de sa cave emblématique, sa main atermoie le temps d’un soupir, d’un sourire, et plonge dans un casier suspendu pour en sortir un Saint-Jo. C’est un 2003, millésime particulier dont il nous laisse le soin d’en expliquer le choix. 

Côte Belley 2003 – Saint-Joseph – Pierre Gaillard à Malleval

La robe grenat au ton légèrement passé évoque son âge et certes ce millésime chaud, voire torride. De la gelée de prunelle saute rapidement au nez, elle macule les foins et les fruits relevés de fenugrec. Que nous réserve la bouche…
Ce 2003 offre encore une grande fraîcheur et garde un fruité agréable. Les tanins sont bien entendu tout fondus dans la masse onctueuse de la texture. Là, derrière son caractère imposant, se cachent toutes les nuances, une richesse inattendue ou mieux, espérée. Un esprit qu’on aurait pu ignorer en passant à côté et rater par conséquent sa subtile personnalité, ce qui aurait été sans conteste malheureux.
Du croquant, il en persiste. Il fait craquer les baies, groseille et griotte, quelques fraises. Elles libèrent leur jus qui étonnamment apparaît vif. Il étonne encore par cette cascade d’épices aux goûts de curcuma, de cumin, de poivre blanc qui avivent et affute son esprit. Elles nous plongent dans les profondeurs de son âme qui offre son écho territorial, sa fraction minérale qui vient renforcer la fraîcheur. Fraîcheur qui évoque celle d’une cave que l’on creuse pour y enfouir quelque secret. Puis, il revient, refait surface pour avec quelques pâtes de noix et de pistache nous montrer son côté sage. Mais rien n’y fait. Tout est évolutif et garde une dynamique constante qui relance les impressions de tabac, de menthols, de suc de viande. Tout ça grâce à cette vivacité qui maintient nos papilles aux aguets. 
Pierre nous confie : « le report de vendange en 2003 a sauvé la cuvée ». On n’en saura pas plus.

Qu’en tirer ?

Devenons-nous sages après autant d’années ?
Non lo credo, et c’est bien comme ça

www.domainespierregaillard.com
www.mouchart.be – www.qualivino.be – www.wineplus.be – www.privinliege.be – www.vins-prives.com – https://tgvins.be – www.oliviervins.com – www.fontaine-aux-vins.be –  www.wijnensanders.be – http://vinumestsanus.eu – http://hermanwines.com – www.pierre-wyss.ch

Johan De Groef et Marc Vanhellemont

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