Vignoble du Jura : qu’en sera-t-il demain ?

En 2011, je rendais visite au domaine Buronfosse, voisin de J.F. Ganevat, à Rotalier. Deux figures du vignoble du Revermont, deux personnalités et deux projets différents. Le couple Buronfosse, vignerons paysans cultivant la vigne avec un grand souci des équilibres et du naturel. J. F. Ganevat, vigneron de l’extrême, sans codes ni limites, toujours en recherche. Dix ans plus tard, le vignoble jurassien traverse une quasi révolution. L’évolution de ces deux domaines illustrent la polarité qui le caractérise actuellement : entre tradition et bouleversement, quo vadis jura ?

Au domaine Pignier, Etienne Pignier ne s’en cache pas : « jusqu’en 2000, notre production se limitait, outre un peu de cuvées rouges, à des vins de voile, dont le vin jaune. Le Jura n’était connu que d’amateurs, pas vraiment nombreux de vin oxydatif. Notre vignoble a acquis une reconnaissance beaucoup plus large en une bonne dizaine d’années seulement ». La production de blancs ouillés, non oxydatifs, à base de chardonnay, rapidement reconnus comme très qualitatifs vins de terroir, a été le déclencheur d’un succès s’étendant des Etats Unis au Japon. Mais qui dit énorme succès rapide, dit aussi risques de bouleversements importants. Ajoutez à cela, les aléas climatiques des dernières années, et l’inattendu peut surgir.

Y a-t-il risque de dépossession ?

Ainsi, qui aurait prévu que Ganevat vende en 2021 son domaine à un acquéreur russe, qui plus est pour un montant que l’on dit très, très conséquent ? Ou qui aurait cru en 2000 que 11 ans plus tard une part importante du vignoble jurassien soit passée entre les mains de voisins bourguignons ? Le domaine du Marquis d’Angerville a lancé le mouvement avec son acquisition de parcelles du Château de Chavanes en 2012, puis des vignes en fermage de Jacques Puffeney parti à la retraite en 2014. Vint ensuite la reprise de plus de 300 ha de l’historique maison Henri Maire- « le vin d’Arbois, plus on en boit, plus on va droit » -, slogan totalement inimaginable à notre époque. Sans oublier la vente du domaine Rolet à d’autres bourguignons. L’énorme différence de prix du foncier entre la Bourgogne et le Jura a évidemment joué un rôle moteur dans ce nouveau phénomène. Pour un vignoble resté des siècles clos sur lui-même, comment ce début de dépossession est-il vécu par les vignerons de souche ? César Deriaux du Domaine Montbourgeau, 11 ha en coteaux dans l’AOP L’Etoile, en voit pour sa part plutôt les aspects positifs : » les Bourguignons sont arrivés avec leurs canaux de commercialisation vers une clientèle aisée, l’augmentation des prix de nos vins permet une valorisation de notre travail. Ceci permet un plus grand investissement dans le travail à la vigne, globalement le vignoble d’ici se porte bien mieux qu’il y a trente ans. » Ce domaine, il est vrai, en est à sa quatrième génération. Ce qui fournit une certaine stabilité face à des changements tels l’augmentation du prix du foncier lié aux achats bourguignons. Le domaine Buronfosse, au contraire, n’a qu’une vingtaine d’années d’existence. Avec une superficie de 5 ha seulement, la viabilité n’est pas assurée. Car d’autres facteurs alimentent les bouleversements.

Quid des petites exploitations sans assise financière ?

Jean-Pascal Buronfosse livre une analyse sans concession de la situation du vignoble jurassien. Bien sûr, elle n’est pas partagée par tous. Elle vaut cependant la peine d’être prise en compte : « depuis 2011, les excès du climat sont visibles dans notre nature : trop de chaleur, trop de pluie, les arbres dépérissent, les vignes souffrent, les gelées ont causé 90% de pertes chez nous en 2017, 50% en 2019, en 2020 les rouges ont pris un coup de soleil, les raisins ont grillés, 50% de perte. Comment dès lors gérer les stocks pour maintenir un seuil de chiffres d’affaires viable ? Sans oublier que les prix des assurances sont inaccessibles pour les petits producteurs. Par ailleurs augmenter sa superficie est difficile pour ces derniers, le foncier est en effet limité par la production de comté, un ha de prairie donne 2000 l. de lait, il y a donc grosse concurrence entre vaches et vignes pour l’accès aux terroirs de marne. Pire encore, il y a des terres en friches qui ne sont pas accessibles car les propriétaires ne veulent pas vendre, ils spéculent sur l’augmentation. En 1995, nous avons payé 10.000 euros le ha, il n’y avait aucun commerce foncier. Aujourd’hui, avec l’arrivée des « étrangers » bourguignons ou russe, un ha planté se vend selon les cas entre 50.000 et 100.000 euros ». Enfin, dernier paramètre, la demande en vins excède l’offre en Jura, le prix des bouteilles grimpent chez les vignerons et les cavistes mais aussi sur le marché des enchères. A quand le retour de bâton et la disparition d’une clientèle refusant de payer 30, 40 euros pour une bouteille ? Jean Pascal conclut : » un certain nombre de vignerons récemment installés sont dans une situation compliquée suite aux pertes de quantité de production causées par les aléas climatiques des derniers millésimes. Leur faut-il envisager un retour à la polyculture ? Ou au contraire, se mettre à faire une part de négoce ? A défaut, ces domaines risquent bien d’être avalés par de plus gros qu’eux, s’alignant ainsi sur l’histoire du monde agricole depuis des décennies ? » … Vous disiez dépossession … voire désespoir ?

Vers un vignoble à deux, voire trois vitesses ?

D’autres vignerons jurassiens, tout en partageant les constats évoqués, restent toutefois plus optimistes. C’est que les domaines ne sont pas tous bâtis sur un seul et unique modèle de développement. Certains disposent d’une assise financière plus large car remontant à deux, trois voire plus générations, d’autres ont été crées depuis quelques années seulement, les uns sont en culture conventionnelle, les autres en bio ou en biodynamie avec des coûts de production dès lors différents, beaucoup de derniers installés surfent sur la mode des vins dits natures qui durera ce que dure les modes, last but not least les prix des bouteilles s’étalent sur une échelle pouvant aller de 1 à 10. Sans négliger bien sûr la renommée, très forte pour les plus connus, plus faible pour les moins médiatisés. Toutes ces réalités concourent à une évolution à plusieurs vitesses, les perspectives sont vues comme moroses par certains, comme raisonnablement positives par d’autres. Etienne Pignier est de ceux-ci : » notre vignoble a beaucoup d’atouts. Il y a par exemple 10.000 ha de terres à planter, il faut y aller ! Le réchauffement climatique peut nous être favorable, notamment pour les rouges. Il y a du potentiel, nos produits sont non reproductibles ailleurs, une grosse proportion de vignerons est en bio et fait de très bons vins. Il faut se forcer à rester optimiste, il faut oublier la catastrophe 2021, il faut trouver l’énergie en soi. » Au domaine Montbourgeau, César Deriaux insiste notamment sur un autre grand atout par rapport à ce réchauffement : « le cépage savagnin est génétiquement doté d’une très bonne acidité qui apporte de la tension dans des vins nés de raisins bien mûrs. Le savagnin est constitutif de notre identité jurassienne. De plus il se montre moins sensible à la maladie car plus tardif que le chardonnay. Situé au cœur d’Arbois, Jérôme Arnoux est l’ancien bras droit du renommé Stéphane Tissot. Autodidacte, il a 25 vinifications derrière lui. Depuis 2014, il produit sur les 17ha du Cellier des Tiercelines ses propres vins sous son nom : « le Jura a le vent en poupe, un de nos atouts réside dans la grande diversité de vins que le vignoble permet de faire, cela crée un potentiel de diversification de la clientèle. Par exemple, moi j’aime les vins droits, purs, d’autres vignerons ont choisi la voie des vins natures dans laquelle on trouve de tout. L’avenir du Jura ? Je suis de pure souche jurassienne, je n’envisage pas de ne pas pouvoir rester dans mon terroir. »

Quelques cuvées coups de cœur

Domaine de Montbourgeau, l’Etoile :

  • En Banode  : chardonnay et savagnin complantés en 1970, vin oxydatif élégant, salin, salivant
  • Montangis  : vignes quasi centenaires de chardonnay quelques pieds isolés de poulsard et savagnin, vin non ouillé, éboulis calcaire sur marne, enveloppant, finale crayeuse

Domaine Buronfosse, à Rotalier :

  • Indigène  : crémant, vinosité, fraîcheur, fines bulles, prise de mousse lente après ajout de moût
  • les Ammonites  : chardonnay minéral, dense, vineux, finale saline

Domaine Pignier, à Montaigu :

  • Sauvageon  : savagnin ouillé élevé en œuf béton, verticalité, profondeur, finesse, pureté
  • Savagnin  : non ouillé sous voile pendant 40 mois, charpenté, précision, subtilité
  • Vin jaune  : savagnin sous voile, puissance racée, grande fraîcheur dans l’ampleur, persistant.

 

 

 

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