Vins de Savoie, une découverte ….

Chambéry, un nom de ville qui résonne dans les esprits comme le lieu de passage vers les stations enneigées. Rarement, il évoque une région viticole. L’autoroute qui longe l’Isère n’autorise aucune pensée, aucun regard vers Apremont, Arbin, Chignin… Ce n’est qu’une fois là-haut, au bar ou au repas, que les bouteilles griffées ‘Savoie’ font rejaillir le souvenir effacé des vignobles d’en bas.
Les tables de haute montagne reflètent et écoulent une forte proportion de la production vinicole savoyarde qui s’y déguste pendant la saison de glisse.
A quelle réalité correspond ce reflet ?

Le vignoble savoyard se révèle à la fois simple et compliqué.

La simplicité tient au cloisonnement dû à l’encaissement  des vallées qui circonscrit chaque zone d’appellation et à l’hégémonie du cépage particulier à chaque compartimentation.
La complication vient des particularités de sols, de microclimats, de pentes et d’expositions, bref, du terroir propre à chaque versant planté.

Chambéry, axe de rayonnement

L’ancienne capitale de la Savoie et chef-lieu actuel du département servira de point de départ vers cinq entités proches : au nord, de part et d’autre du lac du Bourget, à Jongieux et en Chautagne, puis au sud, dans la Combe de Savoie, où se situent, entre autres, les vignobles d’Apremont, des Abymes, du Cruet, d’Arbin, de Chignin et le minuscule Monterminod.

Cap au nord

Jongieux et le cru Marestel

Le vignoble de Jongieux, à peine connu grâce au cru Marestel, renouvelle ses efforts qualitatifs pour accéder à la reconnaissance.

Séparé du lac du Bourget par les monts de la Charve et du Chat, le village de Jongieux apparaît comme le centre de l’appellation éponyme qui comprend cinq communes.  Le cépage altesse ou roussette y règne en maître et occupe les coteaux les plus pentus et les plus caillouteux, cédant les bas de pente et les croupes aux autres cépages savoyards ou non : jacquère, chardonnay en blanc, mondeuse, gamay, pinot noir en rouge.

Le regain viticole y est assez récent. La polyculture et l’élevage cèdent du terrain au début des années 60, mais le vignoble prend vraiment de l’importance dix années plus tard lors de l’essor des vins de Savoie. La vigne occupe dès les années 80 presque 100% de l’activité. Enfin, les dix dernières années se consacrent à l’effort qualitatif. L’enherbement fait son apparition et contente rapidement les viticulteurs : il évite l’érosion, réduit les rendements, limite les traitements anti-pourritures, réintroduit la microfaune… Aujourd’hui, la presque totalité du vignoble est enherbé.

La recolonisation des parcelles abandonnées depuis la première guerre mondiale se poursuit au prix de la sueur et au bruit du marteau piqueur. Le cru Marestel, au nord de Jongieux, profite même d’une aide franco-européenne pour replanter 7 hectares sur la plus haute friche qui n’avait plus vu la vigne depuis 1914. Le cru compte 50 hectares en tout et offre des pentes qui atteignent les 50%. L’appellation Jongieux totalise environ 200 hectares.

L’AOC Roussette de Savoie cru Marestel se limite aux pentes fortes situées au nord de Jongieux. Orientées à l’ouest et couvertes d’éboulis calcaires, elles n’acceptent que le cépage altesse. Un autre cru, similaire, pousse au sud de Jongieux, le ‘Monthoux’.

Les AOC Roussette de Savoie et Vin de Savoie ont été attribuées aux sols morainiques qui prédominent sur le territoire des cinq communes, Billième, Jongieux, Lucey, St-Jean-de-Chevelu, Yenne ; seul ‘Jongieux’ peut se retrouver sur l’étiquette, comme le nom du cépage.

Signalétique

  • Terroir : le vignoble se développe sur le flan occidental de l’anticlinal* jurassien formé par l’ensemble Mont de La Charve-Mont du Chat qui longe la rive ouest du lac du Bourget. Le coteau qui domine le village de Jongieux est constitué par des calcaires marneux du Kimméridgien qui se présentent sous forme d’éboulis ou d’affleurement rocheux dans les parties les plus élevées. Plus bas et au sud du village, la vigne pousse sur des dépôts glaciaires plus ou moins argileux.
  • L’altitude du vignoble varie entre 250 et 560 mètres ; les orientations, diverses selon le vallonnement, vont de sud-ouest à nord-est.
  • Malgré la séparation haute de 1150 mètres, l’appellation jouit d’un microclimat généré par le lac du Bourget. Le lac joue un rôle modérateur, il agit comme un gigantesque échangeur thermique qui restitue la chaleur accumulée pendant les étés qu’il rafraîchit.
  • L’altesse ou roussette : le cépage proviendrait de Chypre d’où il fut ramené lors des croisades. La plante, vigoureuse, présente un port droit à feuilles assez grandes et trilobées. Les grappes sont moyennes et cylindriques.
  • *Anticlinal : ondulation en saillie convexe vers le ciel, dont les flans divergent vers le bas.
  • Synclinal : ondulation structurale en creux vers le bas, dont les flans convergent vers le bas.

La Chautagne

Le choix difficile entre assurer la qualité ou satisfaire la demande.

Situé au sud du lac du Bourget, à la confluence de la Vallée du Rhône et du prolongement marécageux du lac, le vignoble, tout en coteaux, domine le marais devenu forêt domaniale et regarde le sud-ouest. La Chautagne, longue d’environ 30 km, baigne dans un climat très privilégié, presque provençal. Ici le lac du Bourget et la protection des vents dominants se conjuguent pour offrir à l’appellation une température annuelle de 20°C, avec des étés chauds et des hivers doux. Il y pleut toutefois 1080 mm en moyenne. La clémence du climat permet même la présence de cigales et la pousse d’oliviers, de figuiers et d’amandiers dans la partie proche du lac.

Le gamay y est roi et se vinifie presque entièrement à la Cave Coopérative de Chautagne, pour seulement quatre vignerons indépendants.

Le gamay occupe 45% des surfaces plantées et se démarque de la production beaujolaise par son aromatique particulière. Les sols où dominent les molasses engendrent des arômes caractéristiques de cuir mouillé, de poivre et de fumé.

Malgré l’enherbement généralisé ,les rendements du gamay restent élevés et atteignent sans difficultés leur quota autorisé de 68 hectos pour une densité de plantation qui va de 6.500 pieds pour les anciennes plantations à 5.000 pour les nouvelles. Les hauts rendements pêchent par un manque de maturité complète qui engendre une acidité souvent trop marquée. La Cave de Chautagne, consciente des aléas qualitatifs, révisa son système de primes et offre depuis un vrai paiement différencié. Le mécanisme est tellement au point que la qualité y a bien augmenté. Par contre, la Cave manque aujourd’hui de vins, ce qui fait sourire les quelques autres producteurs indépendants qui, eux, font le plein.

Signalétique

Le vignoble de Chautagne s’étale sur le flanc ouest de l’anticlinal du Gros Foug, homologue jurassique du Mont du Chat au sud-est. La vigne se retrouve à mi-pente et pousse sur des molasses calcaires à pectinidés qui recouvrent à cet endroit la formation calcaire. La partie la plus au nord, près du village de Motz, offre lui des terrains morainiques. L’altitude oscille de 250 à 450 mètres. Les communes de Motz, Serrières, Ruffieux et Chindrieux ont droit à l’appellation Chautagne.

Cap au sud

La Cluse* de Chambery nous entraîne vers le sud-est, vers la Combe* de Savoie, le ‘boulevard des Alpes’, lieu éternel de passage humain, de la préhistoire aux skieurs actuels. 
*Cluse : entaille effectuée par un cours d’eau perpendiculairement à l’axe d’un pli.
*Combe : dépression creusée par l’érosion dans l’axe d’un pli.

Apremont et Abymes

Côté sud-ouest de la Cluse, au pied du Granier, où règne presque sans partage la jacquère.

Apremont, la haute

Une émulation intelligente s’y traduit par ‘bonne humeur et dynamisme’. Avec plus de 300 hectares répartis sur des coteaux pentus, exposés est-sud-est, Apremont apparaît comme le plus connu et le plus productif des crus savoyards avec pas moins de 25.000 hectolitres par an. Les rendements y sont élevés et atteignent le 71 hl/ha, PLC compris. Mais la jacquère supporte bien ces hauts rendements. Expérience à l’appui, les vignerons affirment que la muselées à l’extrême demande un travail fastidieux et ne paie pas en qualité. Il faut attendre la sagesse de l’âge pour élaborer des cuvées vieilles vignes.

Les vins de jacquère se conservent sur fines lies pendant l’hiver et sont embouteillés à partir du mois de mars. Ils conservent ainsi leur fraîcheur et gardent un perlant caractéristique. Il faut les considérer comme des primeurs, des vins de soif à boire rapidement. L’Apremont traditionnel s’avère très plaisant, le terme ‘gouleyant’ le décrit avec pertinence : agréable par ses arômes minéraux et floraux, frais par sa vivacité et son perlant, léger par son faible taux alcoolique de 11°.

Si le style primeur concerne le plus grand volume produit, il existe en marge une production de jacquère vieilles vignes, plus grasses, plus denses, sans perlant, avec un fond minéral plus affirmé et aptes au vieillissement.

Abymes

La manne des stations
Les Abymes, qui comporte 100 hectares de moins qu’Apremont, vinifie ses jacquère de manière similaire. Pour les vignerons, le but n’est pas de garder le vin, mais de le boire dans l’année. Ce qui pose peu de problèmes, la proximité des stations de haute montagne assurant un écoulement quasi garanti. Quelques vignerons élaborent une cuvée vieilles vignes plus structurée et plus dense qui se marie avec grâce à la cuisine des poissons des lacs. Les autres semblent très satisfaits de leur vin et ne remettent en doute ni les rendements, ni la maturité, ni le type de vinification.

Les vins de jacquère des Abymes se différencient toutefois de ceux d’Apremont par leur caractère plus rond, souvent moins vif dû à un léger pourcentage de sucres résiduels qui reste cependant inférieur à 5 grammes. Des notes fruitées remplacent parfois les touches florales des Apremont. Enfin, le gras accru enrobe ici le minéral qui s’en ressent moins tactile.

Cette différence structurelle et aromatique vient de l’altitude plus basse des Abymes. Les vignobles se juxtaposent comme deux grandes marches qui escaladent les pentes du Mont Granier et passent de 290 à 500 mètres.

Signalétique

  • Apremont et Abymes, un double vignoble au terroir chaotique où les parcelles, striées de vignes, en coteaux ou mamelons, partagent la perspective pentue avec les blocs erratiques et l’habitat éclaté. L’endroit résonne encore en écho à l’effondrement du Mont Granier, catastrophe qui engloutit sous 0,5 km3  seize villages et hameaux en 1248.
  • Le Mont Granier, un synclinal perché* haut de 1933 mètres, ressemble à un gigantesque Titanic de calcaire Urgonien qui navigue sur une mer de marnes du Valanginien. La proue, énorme promontoire miné par les eaux de ruissellement, cassa et glissa sur les marnes gorgées d’eau. La coulée de boue résultante coula sur 7 km et buta contre les collines morainiques de l’axe de la Cluse de Chambery à hauteur des villages de Myans et des Marches. Cet important dépôt chaotique, grand de 12 km2, abrite aujourd’hui les vignobles d’Apremont et des Abymes (Abymes ne désigne pas ici un trou profond, mais vient de la dénomination ‘Paroisse abîmée’ qui remonte au XVe siècle). Le terrain rassemble une multitude de blocs calcaires de toute taille, parfois grands comme une maison, emballés dans une matrice marno-calcaire.
  • La jacquère serait d’origine locale, des Abymes de Myans. C’est aussi le cépage le plus répandu en Savoie, cultivé sur plus de neuf cents hectares. Assez résistant et vigoureux, il présente des feuilles larges et des grappes moyennes cylindro-coniques à maturité tardive.  
  • *Synclinal perché : forme d’inversion du relief, due à la disparition des couches supérieures.


En face, sur le revers nord-est de la Cluse, le cru Monterminod

Le vignoble, rescapé de l’expansion urbaine de Chambery, occupe un placage morainique lessivé, exposé plein sud, sur les hauts de la commune de Saint-Alban-Leysse. Son aire de 12 hectares se consacre au cépage altesse et répond à l’AOC Roussette de Savoie cru Monterminod.

Au bout de la Cluse, Chignin

La Cluse de Chambéry et la Combe de Savoie contournent le Massif des Bauges sur sa pointe sud. A l’intersection des deux axes, on trouve le troisième plus grand vignoble de la Cluse, celui de Chignin qui occupe 200 hectares. La jacquère y règne, mais le bergeron lui prend la vedette. Accroché sur le haut des coteaux très pentus, le bergeron ou roussanne donne à ce sol de caillasses ses lettres de noblesses. Orienté sud à sud-ouest, le raisin y mûrit extrêmement bien, aidé par la maîtrise des rendements. Les Chignin Bergeron titrent facilement 12° à 13°, permettant même à certains millésimes l’élaboration de vendanges tardives .

Une verticale permit de constater l’excellent potentiel de vieillissement du bergeron, ainsi que les particularités territoriales selon les petites variantes d’exposition ou d’altitude. Mais elle permit également d’apprécier les efforts consentis depuis dix ans dans le secteur. L’appellation tourne son regard vers l’extérieur et reste en constante recherche d’amélioration, tant en conduite viticole qu’en vinification. La même verticale décalée dans dix ans apportera encore plus de satisfaction que celle effectuée aujourd’hui !

Signalétique

  • Le vignoble occupe la retombée sud du Massif des Bauges, un terroir composé d’éboulis calcaires sur les parties les plus hautes, occupées par le bergeron. Une assise marno-calcaire dessine les parties plus basses où poussent la jacquère et les 30% de rouges, mondeuse, pinot noir et gamay.
  • L’altitude moyenne est de 350 mètres et l’exposition sud à sud-est.
  • Le bergeron ou roussanne viendrait de Tain l’Hermitage, introduit anciennement en Savoie. Son cep vigoureux réclame des terrains pentus, bien drainés et bien exposés. Bien conduit, il donne des vins riches et complexes. Encore méprisé il y a quelques années, il fallut la détermination des vignerons de Chignin pour le porter au sommet de l’affiche.

Le versant sud du Massif des Bauges enchaîne les communes viticoles

Du virage de Chignin jusqu’à Fréterive, le flanc nord de la Combe de Savoie installe la vigne en un ruban presque continu. On y inventorie tous les cépages autorisés en Savoie, la proximité de nombreux pépiniéristes vers Fréterive l’explique.

Ici, l’exposition sud-est et la situation protégée des vents nordiques favorisent l’occupation de la mondeuse, cépage rouge qui trouve sa plus belle expression sur la commune d’Arbin. Près de Montmélian, coincé entre les vignobles de Chignin et du Cruet, Arbin offre au cépage ses sols d’éboulis calcaires du Tithonique (étage supérieur du Jurassique). 

Signalétique

  • Montmélian, Arbin, Cruet, Saint-Jean-de-la-Porte, Saint-Pierre-d’Albigny et Fréterive s’enchaînent d’ouest en est au pied des falaises tithoniques et urgoniennes du Massif des Bauges. La variation des types d’argiles ou de marnes mélangées aux colluvions calcaires détermine les différents crus. L’altitude varie de 290 à 500 mètres tandis que l’orientation reste sud-est tout au long du vignoble.
  • La mondeuse pourrait être le cépage savoyard des Allobroges cité par Pline l’Ancien et Columelle. La mondeuse est vigoureuse et s’adapte facilement à tous les terrains. Ses feuilles sont grandes et d’un vert grisâtre. Ses grappes sont allongées et pyramidales à grains moyens, peu serrés d’un noir bleuté. Maturité tardive. Elle donne des vins tanniques et colorés, pourpres, aux parfums caractéristiques de violette, de fraises et de framboises.
  • Une mondeuse blanche existe.

La Savoie un pays mal connu

Notre vision de la Savoie s’arrête souvent à la raclette et au petit vin perlant qui l’accompagne. Une perception superficielle fort éloignée de la réalité !

La cuisine savoyarde s’avère beaucoup plus complexe et beaucoup plus fine que cette vision nostalgique d’après-ski. La Savoie fût de tout temps une voie de pénétration qu’empruntait une multitude de marchands, de colporteurs, de négociants. Ceux-ci laissaient souvent, en guise de paiement, une fraction de leur commerce : épices, cacao…Le Duché connut, par exemple, les délices du chocolat avant Paris. Tous ces ingrédients ne venaient pas parfumer les préparations au fromage, mais amélioraient les nombreuses recettes de poissons de lac et de rivière, les pâtisseries sucrées ou salées, les charcuteries…

Une cuisine à découvrir !

Les vins ne demandent aussi qu’à se faire connaître. La Savoie possède une variété exceptionnelle de terroirs, encore insuffisamment exploités. Ajoutons-y la qualité et l’originalité des cépages pour comprendre que la Savoie mérite une place sur n’importe quelle table. Mais la balle est dans son camp ; une fraction encore importante de vignerons n’estiment pas nécessaire de remettre en question leur façon de faire et préfèrent s’en remettre au commerce local jusqu’à présent lucratif. D’autres ont choisi le chemin difficile de la qualité, du rendu ‘terroir’, remercions-les de nous montrer un aperçu des possibilités savoyardes.

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